Chemin de vie

Bonjour à tous, lecteurs de passage, fidèles, et nouveaux arrivants. Je vous (re)propose aujourd’hui un texte écrit il y a environ deux ans, à partir d’une phrase imposée par mon amie Solange (merci à elle, c’était très porteur !) N’hésitez pas à commenter, et à vous abonner pour ne rater aucun billet, c’est gratuit et sans danger. Bonne journée, les copains !

Chemin de vie

Le premier, je crois que c’est parce qu’il sentait le chou. L’odeur du chou accrochée partout, à sa veste, dans ses cheveux, sur ses mains. Je me suis dit, pour sentir le chou comme ça, c’est sans doute qu’il ne doit pas manger grand-chose d’autre.

Il avait, je me souviens, un drôle de rire rentré, comme coincé, et le regard étonné tout le temps. J’avais pris sa main, croisé ses doigts avec les miens, ce qui est le signe qu’on n’est pas seulement des copains, qu’on va passer aux choses sérieuses. C’est curieux comme se toucher la main est un acte profondément sensuel, et entrecroiser les doigts délibérément sexuel. En tout cas, je n’ai pas hésité, avec lui : j’ai glissé ma main dans la sienne, et il m’a regardé avec cette surprise qui ne le quittait pas. Je lui ai souri, j’ai haussé les épaules et je lui ai dit que je voulais son corps. Là, maintenant, parce que sa peau au parfum de chou me faisait envie. Enfin, je n’ai pas parlé du chou, bien-sûr, mais je me suis donnée, comme ça, sans façon, sans promesse, mais avec une immense tendresse et un total abandon. Une merveilleuse sieste d’amour, j’en suis restée toute émue pendant des mois. Et surtout, je me suis demandée pourquoi j’avais fait ça. Et puis, j’ai oublié.

 Pour le deuxième, je me suis de nouveau laissée surprendre par un élan que je n’avais pas vu venir. Je n’avais pas encore compris ce qui m’arrivait, alors j’ai un peu subi les choses, il faut le reconnaître. Celui-là, il était tout plein de colère. De la bonne grosse colère venue de loin, un truc d’enfant pas écouté, pas regardé, méprisé ou ignoré. Une colère bien bruyante pour cacher une tristesse résolument silencieuse. Je me suis dit qu’il avait besoin d’une sacrée dose de douceur pour emmitoufler sa rage. Ma mère appelait ça le baume du cœur. Je me suis dit en voilà un qui n’a pas dû avoir son quota de baume du cœur, je m’en vais voir ce que je peux faire pour lui (modestement). Ses sourcils froncés, je les ai cette nuit là longuement caressés du bout du doigt. Il a mis du temps pour s’apaiser, ça n’a pas été facile. Mais je n’ai pas lâché le morceau : moi aussi je peux être une teigneuse. Ça m’a pris des heures, mais j’ai remporté une petite victoire contre cette fureur. Il m’avait fait l’amour comme on mène un combat. Je l’avais laissé faire sans m’offusquer. Après je me suis allongée contre lui, de tout mon long, et j’ai passé mon doigt, ma main sur son visage pour lisser sa colère. Au début il a un peu secoué la tête, comme si une mouche l’agaçait. Et puis il a ri, un rire féroce qui ne comprend pas. Et puis il s’est tu, un silence effaré qui a déjà compris mais refuse encore de lâcher. Enfin, son visage s’est détendu, lentement, ride par ride, une tension après l’autre, et il a pleuré. Des larmes de gosse, avec de gros hoquets. Il m’a serrée contre lui, il m’a refait l’amour avec une douceur infinie, et il m’a dit : « Tu t’en vas, maintenant, hein ? D’accord ? Va-t-en vite… »

 Le suivant, c’était pendant un weekend à Paris. Je voyageais seule, comme j’aime à le faire de temps en temps. J’errais dans les rues, sans but particulier, sans projet immédiat, juste le plaisir de humer l’air de la Grande Ville. Je me suis arrêtée boire un thé dans une brasserie. Petites tables rondes, murmures discrets des serveurs, soleil abondant par la devanture, j’étais absolument paisible.

Il était là, avec son journal plein de chiffres et son mini-ordinateur, à bosser comme un âne sans remarquer les gens autour. Quand le serveur s’est approché de lui, il a commandé sans le regarder. Puis il a fait une place entre un dossier ouvert et son téléphone portable pour qu’on lui pose son café et son verre d’eau, sans lever les yeux, sans même glisser un merci, en louchant désespérément sur les courbes du CAC 40 et les à-pics du Dow Jones. Il m’a glacée. Ce gars-là a oublié l’humain, il fallait que je lui fasse reprendre contact avec la chair. Donc j’ai changé de place, je me suis installée sur la chaise libre près de lui, j’ai croisé les jambes, je l’ai regardé longuement. Il a mis un temps fou à voir que j’étais là. Je n’ai pas parlé, rien dit, je l’ai laissé se rendre compte tout seul de ma présence. Au bout d’un moment quand même, il a levé la tête, a eu l’air surpris et a dit : « On se connaît ? ». Je n’ai pas eu de mal à l’emmener dans une chambre d’hôtel, bien évidemment, ce n’était pas la partie la plus délicate de ma « mission ». Il fallait le faire rire, et là, c’était plus difficile. Le faire rire parce que le rire est le propre de l’homme, n’est-ce pas ? Donc retrouver le rire en lui, c’était faire revenir l’homme, l’humain, l’humanité qui était si profondément enfouie, perdue, oubliée. Lui, je l’ai vu régulièrement pendant une année entière. J’ai fait du bon boulot, je suis assez fière d’avoir réussi… J’ai sauvé son couple en ramenant la lumière dans son regard. J’ai rétabli le contact avec son gamin. J’ai œuvré comme une damnée pour remettre de la vie dans sa vie. Il est parti avec sa famille vivre à la campagne, parce que sa femme avait besoin de place pour son atelier (elle s’était lancée dans la création d’objets pour bébés en tissus écolo ou de pendentifs spirituels, ou un truc comme ça, et lui s’occupait de la partie commerciale)… J’étais drôlement contente qu’il soit aussi investi dans ce projet, c’était important pour eux. Bref, quand il est parti, il avait retrouvé le rire et l’appétit de vivre. Et d’aimer. Non, vraiment, une belle entreprise que j’ai menée là.

Bien-sûr je n’ai pas eu que des succès. Je me suis cassée les dents plusieurs fois, il ne faut pas croire. Le jeune hargneux qui haïssait les femmes, qui haïssait les juifs, les arabes, les enfants, les fonctionnaires, les attachés-cases, les uniformes, les chansons douces, la tendresse bien-sûr, le rire évidemment, bref, qui haïssait tout ce qui était hors de sa portée, celui-là m’a échappée. J’en ai encore des remords. Peut-être que ce n’était pas de mon ressort, peut-être que j’étais encore trop inexpérimentée, je démarrais juste dans mon parcours, je venais seulement de réaliser mon objectif, j’ai échoué. Non, pas incurable, je refuse ce mot. C’est moi, c’est moi qui n’ai pas su, personne n’est perdu pour la vie, ne dites pas ça, je vous en prie…

 Enfin… j’ai eu aussi de belles victoires. De celles dont on tire une grande fierté et autant d’enseignement. Celui qui s’ennuyait, celui qui se croyait laid, celui qui était transparent, celui qui aurait voulu l’être, celui qui ratait tout, celui qui ne croyait en rien, celui qui cachait son talent, celui qui polissait soigneusement ses chaînes tout en les maudissant, celui qui s’interrogeait et doutait de tout, de lui-même surtout. Je les ai pris, les uns, les autres, pris contre moi, ouvert mon âme, ouvert mon corps, accueillis contre mon sein et entre mes jambes, largué les amarres pour naviguer sur l’océan du partage et du plaisir. Je leur ai fait ce que je sais faire : l’amour, encore, encore, toujours.

C’est ça ma religion, mon mysticisme, mon « Dieu est Amour-aimez-vous les uns les autres », mon Grand Tout Universel, ma manière personnelle d’aider mon prochain.

Ma passion, ma mission, ma route à moi. Ma très grande foi.