Zébulon, l’enfant survolté

Il empile deux tubes de colle, le petit dans le cul du grand, un feutre d’ardoise encore au-dessus, et cherche à faire tenir un stylo dans le prolongement du tout pour former une longue tige bien droite. C’est compliqué avec des petites mains de 7 ans. Surtout qu’il les veut droit-tout-droit, les quatre machins, les angles ça l’énerve, pas d’angle, alors dès son arrivée en classe, le matin, il fait sa tour. Avant même d’avoir rangé le classeur qui menace de se répandre par terre, avant d’avoir glissé le cahier de liaison dans le casier prévu à cet effet et sorti les trousses à poser sur la table devant soi, petit rituel bien rôdé que tout le monde effectue sans même y réfléchir, un automatisme de début de journée, comme n’importe quel artisan prépare ses outils avant de démarrer son boulot. Aussi parce que ça délimite son espace à soi, ces trousses bien calées en haut juste en face, au bord de la table. Chacun donc range ses petites affaires avant de s’y mettre, normal.

Lui, non. Zébulon avant même de dire bonjour n’a d’autres projets que de faire une tour avec son matériel, une tour bien droite, rectiligne, c’est sa priorité. Je lui laisse dix-quinze minutes, le temps des rituels, et puis je viens vers lui en continuant de causer à la cantonade, je replace le matériel dans la trousse en même temps que je lance les hostilités (un truc du genre : sortez vos ardoises pour la dictée quotidienne). Pour qu’il se détourne de la tour, il faut lui mettre un autre projet dans les mains, sinon, la tour, elle reste sa priorité, et moi je peux toujours causer.

Zébulon aime être interrogé. Ils aiment tous être interrogés. Ils lèvent le doigt le plus haut possible, en se tortillant pour gagner quelques centimètres et en faisant « mmmmmh ! mmmmmmmmmh !! mmmmmmmmmmmmmh !!! ». Lui, si l’Avs ne le retenait pas d’une main apaisante, il serait debout sur sa chaise, il ahane tellement fort que je crains chaque fois l’hyperventilation. Si je vous parle d’intolérance à la frustration, vous trouvez que je jargonne ? Donc je le fais patienter, un peu mais pas trop, un deux trois élèves interrogés avant lui, il tient le coup, il serre les dents, et paf, je dis « à toi, Zébulon ». Yeux qui brillent, satisfaction, réponse plus ou moins en rapport avec le schmilblick, vu que son impatience à être interrogé l’a empêché d’entendre la question posée. Parfois (de moins en moins d’ailleurs) se tromper le met dans une rage noire, il donne alors des coups de pieds dans sa table, les bras croisés sur son ventre, le regard subitement fermé, la moue hargneuse. Je poursuis la classe, j’ignore sa colère, je fais diversion. Les autres ignorent aussi, ils ont l’habitude, ils savent que pour éviter la crise, la vraie, il vaut mieux faire ceux qui ne voient pas, n’entendent pas, il ne faut même pas le regarder. Avant, au début de l’année, il baissait le pouce pour marquer la nullité de toute chose, menaçait le vide d’un poing rageur, grognait, feulait, et ça, maintenant, c’est presque terminé. Il se contient, chaque jour un peu mieux. Et de ce fait, il arrive même qu’il nous rejoigne, brusquement, en plein cœur de la leçon et de sa crise de nerfs, un genre de miracle a permis à ma voix de lui parvenir tout au fond de sa colère, et toc super hasard il a entendu ma question, et justement bam il sait, il sait ! Et ça repart, « aaaah, ahhhh, maîtresse moi, moi, maîtresse ! » C’est là qu’il ne faut pas que je me loupe, pas laisser passer le truc, pas non plus me précipiter. Un élève, max, et puis (attitude désinvolte de celle qui n’a rien remarqué de particulier avant) : « Zébulon oui ? » La réponse éclate, généralement juste, parce que généralement il a pigé, malgré toute cette effervescence dans sa tête, ces montagnes russes, ce feu d’artifice permanent de réflexions, de pensées, de souvenirs, de sensations qui affluent et se percutent en permanence à l’intérieur. Pas vraiment le merdier, non, juste l’excès, la surcharge, l’emballement des idées. Ces satanées émotions ingérables, aussi, subites, violentes, contradictoires (whoups, pardon, j’abuse avec les adjectifs, je me calme) Cinq petites minutes d’attention lui suffisent donc  pour raccrocher les wagons. Il a pigé, il réalise qu’il a pigé, et de nouveau je le perds. Il ressort la tour et ne participe plus du tout. Mais moi je pense qu’il écoute, mine de rien. C’est juste que la tour occupe ce regard qu’il ne parvient que difficilement à poser sur une seule chose à la fois. Peut-être canaliser cette pensée qui part dans tous les sens, et qui épuise son énergie.

Le plus gros gros mot de la classe, cette année, c’est dinosaure. Le mot à ne pas dire, car Zébulon fait une fixette, s’il entend le mot il déconnecte, pfiouuuuu ça fuse de partout dans son esprit, la balle cogne de bumper en bumper, et évidemment, ça entrave la connexion avec le monde autour. Toutefois, s’il advenait qu’il était déjà parti dans son monde intérieur et que je cherche à le rattraper, je peux, avec prudence, interpeller son attention en prononçant le mot. Par exemple, on cherche le verbe dans les phrases, Zébulon s’en cogne de chercher verbe, il fait sa tour, donc je propose comme phrase : Les dinosaures préfèrent les feuilles tendres tout en haut des arbres. Paf, son œil s’allume, il lève la main, aaaah, aaaaaaaah, hinnnn, maîtresse moi moi ! Je ne suis pas certaine que sa réponse concernera le verbe, mais si je m’y prends bien, je vais pouvoir lui glisser la notion pendant le très court laps de temps pendant lequel j’aurais capté son attention. Sensation ressentie à ce moment là : le client a entrouvert, j’ai calé mon pied dans la porte tel un VRP à l’ancienne, je vais te le lui vendre, moi, le verbe, de gré ou de force !

A midi, Zébulon est en carafe. Il a la tête du gosse qui aurait besoin d’une bonne sieste.  A 13h30, au retour de la cantine, c’est le rituel « Le temps de lire ». Je lance le chrono, 10 minutes, et tout le monde bouquine en silence, y compris moi. Je lis Paul Eluard, sur les conseils de ma fille. Je pipe rien, mais là n’est pas la question. Le silence est total dans la classe, quelques-uns se lèvent par intermittence pour changer leur livre à la bibliothèque de classe, les autres sont totalement silencieux, immobiles, concentrés chacun sur son album, BD, magazine, documentaire ou que sais-je. Zébulon se lève pour ramener un documentaire sur les dinosaures et choisir un autre documentaire sur les dinosaures. En passant derrière ma chaise, il m’enlace brusquement, me colle un bisou sur la joue : « C’est trop bien le temps de lire, maîtresse… »