On fleurira ta tombe

Voici un texte écrit à la demande de Carnets Paresseux qui a relayé l’idée d’Emma, du blog d’écriture &perluette. Il s’agissait d’écrire un monologue, faisant suite à deux autres : le premier écrit par Emma intitulé « Parle avec Lui », où une mère parle à son fils plongé dans le coma (oui, c’est pas la fête du slip, on sait), le deuxième écrit par Jérôme et qui fait suite, « Boubou, c’est moi, Justine », où c’est cette fois la petite amie qui se confie.

J’ai choisi pour ma part d’écrire le monologue de Kevin face à son copain inerte sur son lit d’hôpital.  

Emma a compilé tout ça sur son blog, dans une sorte de livre virtuel qu’on feuillette, et que vous trouverez ici. 

 

 

Salut Boubou, salut connard.

Tu t’es pas raté, mon salaud, hein ? T’as l’air malin maintenant avec tes fils qui sortent de partout, ta belle gueule cabossée et ta jambe détruite… Tiens, je t’ai amené les Racer que tu voulais, ta mère m’a harcelé pour que je te les trouve, elle les aurait payées au prix fort, si j’avais pas été là. J’ai cherché sur le net pour lui alléger la douloureuse, je sais qu’elle roule pas sur l’or, ta daronne. Je te les pose là, tiens, à côté de ton lit, elle les verra quand elle viendra demain, elle saura que je suis passé. Hey, tu me dis si tu veux un coup de main pour te faire les lacets ! Ouais, ben je me fais rire tout seul, vu que c’est pas toi qui vas m’en raconter une bonne, hein ? Putain, mais regarde toi… Tu me fous les boules, tiens. Je te l’ai toujours dit, trop beau, trop prétentieux, trop chanceux et là, t’as joué avec le feu, comme les gosses, tu t’es brûlé, et nous, on subit. Je me demande si tu sens quelque chose ? Si je te pince, là, tu vas frémir ? Et si je te colle une grosse mandale, tu vas finir par réagir ? Ho, Ducon, tu m’entends ou pas ? Putain, qu’est-ce que je fous à parler tout seul, là, je me fais chier grave… Et Justine qui n’arrive pas… Je lui envoie un texto, tiens, voir si elle est sur la route. Elle m’a dit qu’elle viendrait, qu’on se retrouvait ici. Moi je voulais passer la prendre, mais avec ses partiels, elle a du taf, elle voulait venir directement de la B.U. Je te jure, j’ai failli lui proposer de passer la prendre au campus. Tu te rends compte le détour que ça m’aurait fait faire ? Ouais, je voulais être sûr qu’elle viendrait, pas me retrouver tout seul ici, à parler à un semi dead. Elle a pas voulu. Elle m’a dit : « je viendrai, Kevin, putain, je viendrai qu’est-ce que tu me gonfles ! »

Ouais, je la gonfle, ta gonzesse, c’est pas nouveau. Pourtant, tu vois, je vais te le dire, vu que tu vas pas me répondre, et que certainement tu répondras plus jamais à personne. Ce que j’aurais voulu, c’est l’avoir collée à mon dos pendant le trajet. Sentir sa chaleur, ses cuisses autour des miennes sur la moto, imaginer ses petits seins tout durs contre mes omoplates. Et ouais mon gaillard, t’aurais pas pensé ça, hein ? Vu comme je la rudoyais ta poulette, tu pensais que je pouvais pas la blairer ? Je sais, elle te disait que j’étais jaloux d’elle parce qu’elle était entrée dans notre petit duo de potes. Une fois, même, elle est venue m’expliquer qu’elle n’avait pas l’intention de briser notre amitié, que je n’avais rien à craindre d’elle. J’en rigole encore… Elle me parlait de toi, de vous deux, de nous trois, et moi je regardais sa mèche de cheveux, tu sais, celle qui lui tombe toujours devant l’œil, et qu’elle chasse en soufflant dessus, et ses yeux verts, et les mouvements de ses lèvres quand elle parlait, et ça me donnait une de ces triques, mon Boubou ! Une trique à en tomber dans les pommes. Je faisais celui qui n’était pas convaincu, juste pour prolonger ce moment où elle était si près de moi… Ben tu vois, t’es vraiment qu’un con, un gros lourdaud, un imbécile heureux qui niquait une princesse et la traitait comme une potiche. Je sais pas ce qu’elle te trouvait, je comprends pas les filles. En plus, tu la trompais comme un cochon, avec des petites greluches qui lui arrivent pas à la cheville. J’ai jamais rien dit, hein, ni à toi, ni à elle, mais franchement, Boubou, je t’aurais bien collé mon poing sur la gueule un paquet de fois, tu vois… Mais bon, t’aurais pas compris, et puis finalement, j’espérais que tu te ferais pécho un jour, qu’elle ouvrirait les yeux et que tu descendrais de ton piédestal.

C’est arrivé. Elle t’a vu. Elle t’a coincé quand tu t’es envoyé la cousine de Jessica, j’ai tout vu pendant la soirée, tout observé en spectateur. Déjà, comment tu t’es embarqué la frétillante, ça me dépasse. Elle te tournait autour depuis le début de la soirée, à rouler des hanches en gloussant que c’en était pathétique. Justine, elle ignorait ça superbement, mais il faut dire qu’elle a l’habitude. D’autres à sa place auraient fait des scandales. J’en connais plein dans le quartier, des furieuses qui sortent les crocs à tout bout de champs pour poser les barbelés autour de leur régulier, ou font des scènes en public à te coller la honte pour trois générations, mais elle, non. C’est une vraie princesse, et je pèse mes mots.

D’habitude, quand tu la trompes, tu fais discret, il n’y a que moi qui sais parce que tu me le racontes, et la petite dinde que tu as rendue joyeuse (ce sont tes propres mots, non mais quel prétentieux quand on y pense…). Là, tu regardais vaguement cette cruche se gondoler devant toi depuis le début de la soirée, sans vraiment réagir. Elle y mettait du cœur pourtant, et au bout d’un moment, alors que Justine était à côté de toi à te toucher le bras, tu as fait ce truc avec les yeux : un mouvement rapide du menton et du regard en direction des chiottes. Je t’ai vu, je discutais avec Mick, le cul posé contre le garde-fou de la mezzanine, au Balto, pendant que ça jouait en bas sur la mini scène. J’aime bien être en haut, pendant les concerts, on voit bien et on peut quand même causer un peu. Bref, j’avais une vue plongeante sur le groupe qui suait sang et eau sur les grattes, le batteur en nage et le chanteur qui gueulait des paroles inaudibles, mais il y avait en même temps un autre spectacle dont je ne perdais pas une miette : la fille qui minaude, toi qui sembles la mépriser, et Justine, sublime, qui ignore l’ensemble. Et puis ce mouvement du menton que tu as fait, vers la fille et vers les chiottes en même temps. C’était imperceptible mais j’ai vu quand même, et la fille a très bien compris, elle a attendu quelques secondes et elle est partie, toute guillerette à l’idée de se faire secouer dans des toilettes puantes.

Justine a vu aussi. Justine a levé les yeux vers moi un quart de seconde, et a fait comme si de rien n’était. Mais moi j’ai vu rouge. Je suis descendu en poussant les mecs dans l’escalier de la mezzanine, je suis sorti devant le bar, prendre l’air, respirer, fumer une clope, me sortir de la tête le regard de Justine, ma Justine, ma merveille, mon amour, que tu humiliais et qui courbait l’échine. J’avais picolé, un peu, et fumé bien-sûr, de la bonne beuh qui déconnecte. L’air frais ne m’a pas calmé, la solitude ne m’a pas raisonné, la colère était là, encore, et le bruit assourdi du concert derrière la double porte du Balto résonnait dans ma tête. Devant moi, il y avait la rue, les voitures garées, et quelques motos dont la tienne, avec laquelle tu emmenais tes conquêtes pour les troncher je ne sais où.  Je me suis approché, j’ai frappé la selle, plusieurs fois, avec mon poing. Et puis je me suis assis sur le trottoir, le nez au ras de ton moteur. J’ai allumé une clope pour tenter de retrouver mon self control, personne ne me voyait, là, le cul sur le bitume glacé, entre les motos bien rangées. Je suis resté un moment…

Quand je suis rentré de nouveau dans la salle surchauffée, Justine est venue vers moi, avec un sourire trop grand et les yeux qui brillaient trop fort, comme si elle avait de la fièvre. Elle m’a dit « je rentre, je suis crevée, salut, Kevin », je lui ai fait une bise sur la joue, je l’ai regardée profondément, intensément, et elle a eu l’air gênée, j’ai vu ses larmes qui menaçaient de déborder. Elle a attrapé ma main dans le noir et l’a serrée en me regardant avec une sorte de détresse dans les yeux. Et puis elle s’est détournée précipitamment et elle est partie . Je suis resté encore une petite demi-heure, histoire de ne pas avoir l’air de la suivre, et je suis rentré moi aussi, à pied, jusqu’à mon studio. Trois heures plus tard, on m’a appelé pour me dire que tu t’étais vautré en moto, en faisant un rodéo à la con, que tu étais en vrac à l’hosto, dans un coma avancé et avec une guibole explosée.

Ça fait deux mois, maintenant. Les potes font bloc autour de Justine avec des airs de protecteurs, y a Clabish qui la voit aide-soignante toute sa vie à ton chevet, non mais quel crétin, lui aussi ! Ton frangin traîne sa misère et sa culpabilité en silence, les mains dans les poches et la capuche relevée. Il ne dit rien, mais moi, je l’entends sangloter à l’intérieur. Ta mère survit en se la racontant. Elle fait peine avec ses visites à la bibliothèque, parce que le doc’ lui a dit que peut-être tu entends ce qui se passe autour de toi, et que la lecture, c’est bien pour te maintenir. Moi je crois que c’est surtout bien pour elle, ça lui donne une contenance, autre chose à faire quand elle est assise à côté de toi que de constater ton silence et ton immobilité, bref ta presque mort.

Bon, qu’est-ce qu’elle fabrique, maintenant, Justine ? Elle fait chier, merde… Elle viendra pas, c’est sûr. Je comprends, remarque, tu l’as mise dans la panade jusqu’aux narines, avec ton accident. La voilà forcée de te veiller comme un héros, alors que tu la traitais comme de la merde, c’est raide, quand même. On s’évite, elle et moi, depuis que tu navigues entre Terre et Ciel. Je laisse passer le temps pour me rapprocher d’elle, et lui montrer que je vaux mieux que tous les pinpins du quartier, même si j’ai pas le prénom qui va. Un prénom de chiure, que même si tu mets que l’initiale sur ton CV, tout le monde sait de quel milieu tu viens. D’entrée ça te donne plus de boulot que les autres pour montrer que t’es pas vide à l’intérieur. Et avec Justine, va falloir trimer grave, on part pas sur de bonnes bases, elle et moi, c’est sûr.

Tu vois, Boubou, mon ami, mon copain, je t’aimais, malgré tout,  vachement même. Mais là, tout de suite, je débrancherais bien tes fils pour que tu t’envoles, et que nous tous, on puisse enfin te pleurer. Peut-être même que Justine, elle pourrait pleurer contre mon blouson. Je l’entourerai de mon bras, et personne ne trouvera curieux qu’on finisse l’un contre l’autre.
J’te promets Boubou, on fleurira ta tombe.

 

 

 

 

5 commentaires sur « On fleurira ta tombe »

    1. Bonjour, et bienvenue à toi ! Toujours ravie de savoir qu’un de mes textes a suscité du plaisir… Si tu as aimé celui-ci, je te conseille la lecture de « Tire-toi ! » (camillelysiere.wordpress.com/2013/08/31/tire-toi/), qui est un peu dans la même veine. Et bien-sûr, n’hésite pas à donner ton avis, je suis toujours preneuse ! A très bientôt.

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