Le mâle de l’air

Voici ma participation au défi écriture des 52ème « Plumes d’Asphodèle ». Le thème général était la PEUR, et les mots imposés : Bleu, cauchemar, vertige, avion, tremblement, sursauter, vulnérable, coller, ventre, eau, téméraire, inspirer, méchante,  bouleverser. 

En outre, il fallait insérer les trois titres suivants dans le texte :

L’adieu aux lisières (de Guy Goffette) (poésie)
L’étoile d’argent (Jeannette Walls) (roman)
La femme en vert (d’Arnaldur Indridaso,) (policier).


Le mâle de l’air

Pour la centième fois, il lui toucha le bras pour attirer son attention. Elle soupira, exaspéré.

– Qu’est-ce que tu veux encore ?! Tu n’as pas fini de m’interrompre, à la fin ?

Il lui jeta un regard mi-hargneux, mi désespéré.

– Mais j’ai peur en avion ! Regarde les tremblements de mes mains, c’est un vrai cauchemar…

– Oui, je sais, que veux-tu que j’y fasse ! Laisse-moi lire.

– Ok, super… Je ne te savais pas si méchante… Je suis bouleversé et tu ne songes qu’à ton « Adieu aux lisières ».

Elle regarda son mari, cette montagne de muscles, ce viril rugbyman, parapentiste téméraire et infatigable randonneur, cet homme courageux à l’épaule solide, au propre et au figuré, et tourna la tête vers le ciel bleu autour d’eux, cette immensité qui lui collait un incompréhensible vertige et le faisait sursauter au moindre petit trou d’air.

– Franchement, je ne comprendrai jamais…

– Quoi… Que j’ai peur quand je suis dans une coque d’acier au milieu de rien ? C’est pourtant pas bien compliqué à saisir : je me sens vulnérable !

– Tu devrais voir les choses différemment, faire preuve d’un peu de sens poétique. Je ne sais pas moi, imagine-toi que tu es une étoile filante, scintillante comme de l’argent, et que tu es le maître de l’univers !

– Je déteste quand tu me parles comme si j’avais trois ans et que j’étais un de tes patients, je déteste que tu te foutes de moi. Figure-toi que je n’ai pas l’habitude de ne pas contrôler les choses, c’est quand même pas bien difficile à analyser, Mme Freud !

Elle haussa les épaules, et reprit sa lecture. Elle le sentait se tortiller à ses côtés, puis le vit du coin de l’œil appeler l’hôtesse au chignon parfaitement centré et au maquillage excessif en lui faisant un petit signe de la main. La dame en vert s’approcha, opposant un sourire mécanique à toutes épreuves :

– Monsieur ? Vous désirez ?

– S’il vous plaît, un grand verre d’eau, je ne me sens pas bien, j’ai très mal au ventre.

– Je vais vous chercher ça, prenez le sachet, là, devant vous. Oui… inspirez calmement, ça va passer, détendez-vous…

Elle fit demi-tour et dandina vers l’avant de l’appareil pour revenir avec un gobelet en plastique rempli au trois quart.

– Ça va aller, monsieur ?

– Oui, merci.

L’hôtesse sourit encore, se détourna et tortilla de nouveau entre les sièges et les passagers. Il posa sa tête en arrière et ferma les yeux, gardant précieusement le sac ouvert sur ses genoux pour parer un éventuel débordement.

– En tout cas, murmura-t-il, c’est la dernière fois que tu réussis à me convaincre. Le prochain pont de l’ascension, on le passe en ascension de sommets, dans MA montagne et là, c’est toi qui feras moins la maligne.

Elle le regarda et se laissa attendrir devant cette robuste carcasse terrassée par un simple mal de l’air.

– C’est promis, mon amour, plutôt qu’à Venise, on ira chez ta mère…

Il soupira, et répondit sans ouvrir les yeux, mais en souriant légèrement, preuve qu’il goûtait l’ironie de son épouse et acceptait la tacite réconciliation :

– Exactement… Plutôt que se moquer de moi, elle me fera de la crème Joke, comme quand j’étais petit. Si tu es mignonne, elle te donnera même peut-être la recette. Mais seulement si tu es mignonne.

Elle enlaça son biceps musculeux et posa sa tempe sur son épaule en riant.

– C’est promis, je serai hyper sage, et je ne me moquerai plus de toi. Attention, tu vas lâcher ton sac à vomi.

Il tourna la tête vers sa femme et fronça les sourcils, l’air faussement courroucé.

– Tu perds des points, ma belle !

– Et toi tu en gagnes, mon beau…

Et elle se serra un peu plus fort contre lui.

 

 

Le nombre de mots est de 623, titre compris. Les contraintes sont respectées, avec une petite astuce pour le titre « l’étoile d’argent », mais j’espère qu’on me le pardonnera. 

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34 commentaires sur « Le mâle de l’air »

  1. Et pourquoi je n’ai pas lu ton texte, moi ? Pourquoi je ne l’ai pas vu ? hein ? Vraiment, ce mois-ci, j’étais plus qu’ailleurs, dans les nuages, avec ce type raplapla en mal de plancher des vaches. Voilà qui est réparé (et j’espère pardonné). Merci Camille.

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  2. Bien écrit ton texte.Moi, je reste dans le cliché, j’ai peur en avion, et chéri-chéri joue les gros costaud (maigroulet mais )depuis je prends des anxiolytique avant le décollage ça arrange pas mal les choses 🙂
    je n’ai pas attendu Venise pour me gondoler.

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  3. Ah, la crème « Joke »! Elle m’a manquée, quand j’étais déracinée.
    Très amusant ton texte. Je n’ai pas peur en avion.
    Et pourtant, la première fois que j’ai pris l’avion, c’était en Roumanie, il y a de cela 38 années, ma voisine a lu sa bible tout le long du voyage, et n’arrêtait pas de faire des signes de croix à l’atterrissage

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    1. La Joke aura évoqué des souvenirs à beaucoup, je vois ! C’est marrant… 😉
      Moi j’adore l’avion, je m’y sens en totale sécurité ! En revanche la proximité d’une bible m’aurait sûrement fait flipper !

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  4. Fille, plutôt gringalette… et tout comme le costaud, une peur bleue de l’avion. Heureusement, mon mari est plutôt sympa dans ces moments là! Non, non, c’est pas naturel tout ça… Y’a trop de vide en dessous…

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  5. Mais pourquoi les costauds trouillards sont-ils plus attendrissants que les trouillards gringalets ? 😦
    j’aime beaucoup et j’attends la suite du récit à Venise (le mal de mer en gondole et la vengeance du sac-à-vomi sur le pont des soupirs ?)

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    1. Alors, d’un, il est pas trouillard, mon costaud, il déteste juste l’avion. De deux, il est pas plus attendrissant qu’un gringalet, mais j’aimerais savoir dans quel camp tu te places pour penser ça ? Et de trois… heu… en gondole ? Alors là, c’est moi qui vais être malade rien que de l’écrire (petite nature, sur l’eau et en bateau, la Camille dégobille…), mais vas-y, toi ! Et d’ailleurs, c’est quand qu’on écrit à nouveau à quatre mains, j’avais adoré…

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      1. Où je me situe ? je suis un trouillard musculeux planqué dans une stature de gringalet 🙂
        Et écrire à plein-de-main ? pourquoi pas…. si tu as envie, je te prête un cargo rouillé, et peut-être que je t’emprunterai une gondole (et un sac à vomi).

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  6. je souriais en lisant ton texte, mon mari n’aime pas du tout prendre l’avion et j’ai encore réservé cette année pour un tout petit voyage de 2 h ! Lui voulait faire plus de mille km en voiture plutôt que de se retrouver dans les nuages ! 😀
    Et puis, je suis tombée sur « la crème Joke » ! Le visage d’un de nos chers amis m’est apparu ! Miracle, me serais-je écrié si je m’étais appelée Bernadette Soubirous. Michel a une façon de parler de cette crème que lui faisait sa mère, comme pas un ! 😀
    Je ne m’attarde pas sur le profil du rugbyman, tous mes frères et beaux-frères ont pratiqué ce jeu, mes neveux aussi, je suis en overdose ! 😀

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      1. ah ça oui ! Et ils nous font frémir de peur ! Je ne supportais pas de voir jouer les gars de ma famille. Par contre, quand il y a un peu de baston chez les autres, ça ne me déplaît pas. Enfin, autrefois, dans les petits clubs. Maintenant, tout prend des proportions désastreuses ! Quelques coups de parapluie remettaient les spectateurs en place avant, maintenant, c’est moche ! Le rugby est assez épargné heureusement. On ne peut pas en dire autant du foot par exemple

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  7. J’ai repensé à une scène avec Woody Allen où il confie à sa femme sa peur de l’avion (la comparaison s’arrête là, parce que Woody n’est pas vraiment une montagne de muscles… :)D)
    Bravo, jolie déclinaison de la consigne.
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Excellent ! Ce Woody Allen est terrible… Merci pour le compliment, j’ai fait très simple, et je me suis bien amusée, comme toujours pour les défi d’Asphodèle. Une petite récré au milieu d’un chantier autrement plus conséquent qui me prend la tête par ailleurs…

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    1. Ma grand-mère la prépare comme personne… Au chocolat, dans des petits pots individuels fleuris que je lui ai toujours connus. Je la soupçonne d’ajouter de la crème, des œufs de ses poules, voire un paquet de sucre, ses crèmes ont une peau épaisse qui fige sur le dessus, moi, je trouve ça très moyen, mais mes gosses en sont fous, allez comprendre ! Bref, l’allusion « crème Joke » n’est pas innocente. 😉

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  8. Ce sont souvent les « armoires à glace » prétendument invulnérables qui tournent de l’oeil pour rien du tout ! Pfff ! Venise en plus, même pas trois heures de vol, ou à peine ! Petite nature le mari ! 😆 J’ai vu, vi vi que tu avais « distendu » l’étoile d’argent en deux morceaux ! Mais ça passe, allez, oublions ça ! 😉 Ton texte se lit si bien… 😉

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      1. Pas de soucis, ce n’est pas un concours les Plumes contrairement à l’Agenda, pas de gagnants, pas de perdants ! 😉 On ne se met pas la rate au court-bouillon et ça reste bon enfant même si j’ai une réputation de rogomme !!! 😀 Je te laisse mon lien, au fait puisque j’ai « cumulé » avec l’agenda : https://leslecturesdasphodele.wordpress.com/2016/05/07/les-plumes-52-les-textes-de-la-peur/
        Et le titre est « D’une berge à l’autre, le dernier pont ». Voili voilou ! 😀

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