Le réveil de la cigale (extrait)

Un bout par ci, un bout par là… Je publie ici de temps en temps quelques extraits de mon roman en cours d’écriture : just for fun. J’y suis jusqu’aux narines, ça me fait du bien de partager, parce que ma pauvre Caroline (mon personnage principal) morfle quand même pas mal, c’est pas la fête du slip dans sa vie, je peux vous le dire. Ces extraits ne révèlent rien de l’histoire, c’est voulu, mais l’ambiance est palpable quand même. J’espère que vous allez aimer…

Camille


          Dans le jardin de l’hôtel, le soleil inondait la végétation naissante, la pelouse tondue court, les buissons taillés au millimètre, les allées de gravier blanc soigneusement entretenues. Toute cette netteté rassura Caroline, elle se remit à respirer plus posément. Au fond du parc se trouvait un espace de jeux pour les enfants, on ne le voyait pas très bien, une haie le dissimulait à moitié. Lorsqu’elle eut terminé son café, Caroline se leva, sortit sur la terrasse, et s’avança vers la balançoire, le sourire aux lèvres. Il lui avait semblé que l’endroit lui rappellerait des ambiances heureuses d’enfance, de son enfance, et elle venait là pour trouver la rassurance de ses six ans, quand maman faisait les choses, quand tout était si simple, sans poids, sans pression, sans danger. Elle voulait respirer le parfum de la simplicité, elle voulait, peut-être, s’asseoir sur la planche en bois qui serait douce, usée par des générations de petits derrières rebondis.  Elle contourna la haie de thuyas. Le tourniquet, le tape-cul, la balançoire. Les cordes brunâtres et usées étaient rongées de moisissures vertes et mousseuses, les montants en fer mangés de rouille rougeâtre, troués à certains endroits, dentelés, friables. Le tape-cul grippé était bloqué avec un siège en haut, inaccessible, un autre en bas, quasiment enfoui dans la terre. Elle fit le tour pour s’approcher du tourniquet. Il bougeait encore, et, après quelques essais, elle le lança plus fortement et contempla le mouvement circulaire, le grincement léger et régulier qui tranchait sur le silence du jardin, les bruits de cuisine du côté de l’hôtel. Elle ne pouvait pas s’installer, l’assise était minuscule.

            Elle se revit petite fille, les deux mains sur la barre en métal froid, s’agripper de toutes ses forces, sentir sa tête, tout son corps tiré vers l’arrière par une force invisible et puissante, la sensation de devoir être éjectée et de résister pourtant, le vertige, la vitesse, la peur immense, la nausée toute proche, et son rire malgré tout qui fusait, qui éclatait dans l’air glacial de l’hiver. Aucune maîtrise, aucun contrôle, et pourtant, elle sentait encore le plaisir singulier de cette presque douleur, le ventre tordu, les doigts crochetés, les yeux qui vrillaient, les jambes inutiles et crispées. Le parc autour tournait à toute vitesse, elle cherchait des repères, elle résistait, ses bras lui faisaient mal, et elle s’entendait rire, et hurler, encore, encore, fais-moi tourner plus vite, encore ! Elle contempla le centre du petit manège, le point immobile juste au milieu, perdu dans l’affolement du reste de la structure, cet agencement de planches, ces traces de décorations délavées par le temps qui perdaient sous la vitesse leur aspect réel. Les points alors deviennent des lignes, les lignes droites ondulent, les détails disparaissent. La réalité est si fragile… Un simple mouvement, une agitation minime, et elle devient méconnaissable. Caroline fixa ce point central, y accrocha son regard avec force. Encore, encore, fais-moi tourner plus vite, plus vite, encore, encore ! Elle entendit son rire de fillette, et par-dessus, la voix grave et rieuse de celui qui était là, qui prenait la barre de fer, qui répondait à sa demande en courant un peu pour relancer la structure, plus vite, plus vite.

         La voix grave, celle qui riait, qui s’inquiétait de savoir si elle n’allait pas finir par vomir, la voix grave et forte se mêlait au vent de la vitesse, s’y perdait, et les mains épaisses, chaudes, puissantes, touchaient son dos à chaque passage. Les mains claquent les portes, la voix grave si douce se met à hurler, je pars, je m’en vais, tu es folle, tu me rends fou. Elle pose ses mains potelées d’enfant sur ses oreilles, elle presse fort, elle se cache pour ne pas les voir se pousser, se bousculer, les hurlements aiguës de sa mère, les menaces, la porte qui claque, une dernière fois, le bruit de la voiture qui faiblit, s’éloigne. La voix grave et les mains épaisses disparaissent. Le regard aussi. On ne va plus au parc.

            Caroline fixait toujours le point immobile au milieu du tourniquet qui ralentit progressivement pour finir par s’immobiliser dans un ultime couinement. Elle se détourna, et retourna dans sa chambre.

6 commentaires sur « Le réveil de la cigale (extrait) »

  1. Hé bien c’est moisson de balançoire et manège de jardin, ce printemps 😉
    Cet extrait se tient très bien tout seul, tant mieux pour nous pauvres lecteurs privés (pour l’instant) de l’avant et de l’après. Est-ce bien un extrait, d’ailleurs, et pas une petite nouvelle autonome, que tu laisses le soin aux lecteurs de raccrocher aux bribes que tu nous livres…

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    1. Il s’agit bien d’un extrait, mais en l’écrivant, je me suis dit qu’il pouvait être lu indépendamment du reste. Et puis, pour tout dire, l’émotion était très forte pour moi, je ne l’ai pratiquement pas vu arriver, le coup du souvenir qui percute… (parfois, nos personnages nous échappent, c’était un moment comme ça). Alors, j’ai eu besoin de le partager avec vous, de poser le truc pour m’en défaire un peu.
      J’espère, de toutes mes forces, que tu pourras lire le roman dans son ensemble un jour !

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  2. Camille tu réveilles des drôles de souvenirs avec ton tourniquet ! Avant la chute de ton extrait, j’entends. Comme c’est étrange lorsque l’enfance resurgit comme d’un coup à la lecture des mots ! C’est surtout fort bien décrit, une sensation tangible qui bouscule durablement. Les souvenirs de ton personnage sont évoqués avec une finesse d’interprétation fort juste. Je ne pense pas me tromper en te disant que ton écriture évolue aussi… une belle maturité perceptible. C’est génial d’y assister !
    Merci pour la lecture offerte. Frustrante, bien entendu, mais bon, je le savais avant de venir te lire 😉

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    1. Merci pour ce commentaire plein de bienveillance, Laurence. Oui, je sens mon écriture évoluer, je tâtonne moins, je me connais davantage, je sais mieux où je vais. J’espère juste grandir dans le bon sens, mais je me sens plus sûre de moi, c’est évident.
      Un jour, peut-être, tu liras l’histoire en entier, et tu reconnaîtras ce passage, prenant sens avec l’avant, pesant son poids sur l’après, et ta frustration n’aura été que passagère. Je le souhaite très fort en tout cas.

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