Rêve, ma petite… Y’a que ça de gratuit.

Mon havre glacé

De sa main épaisse aux ongles noirs, il serrait mes doigts d’enfant. Il ne parlait presque pas. Il souriait beaucoup. Il soulevait sa casquette en l’air, il crachait son mégot au loin. Il sentait toujours un peu l’huile de tracteur et la luzerne fraîchement fauchée. Et le tabac. Et le vin rouge. Et la bouse de vache.

A la fois facteur et fermier, au milieu de sa tournée, il garait la voiture jaune dans la cour, il prenait son casse-croûte sur un coin de table, en lisant les résultats du tiercé. Saucisson, reste de poulet, soupe à la tomate ou tourin à l’ail. A l’heure de mon chocolat au lait.

Un vermicelle, souvent, restait collé sur sa barbe mal rasée. Ma grand-mère lui signalait, il râlait, s’essuyait, reprenait la lecture de son journal, pestait après elle : « Tu vas me foutre la paix ? » Il me faisait un clin d’œil, montrait du pouce derrière lui le tableau qui disait : »N’engueulez pas le patron, la patronne s’en charge ! ».

Je dormais dans leur chambre, la seule de la maison exceptée celle où était la mémé. Parfois, j’avais réussi à lutter pour ne pas sombrer dans le sommeil, et je les entendais se coucher. Ma grand-mère posait un doux baiser sur mon front qu’elle croyait endormi pendant qu’il remontait son gros réveil, des tours sec et réguliers. Et enfin, alors qu’ils s’étaient houspillés toute la journée, je les écoutais se parler. Demain le vétérinaire vient, il insémine la Rosalie. Si c’est une velle on la garde, pour remplacer Ursula. Tu as réservé les lapins à René ? Il faudra qu’on invite ta sœur, elle doit se demander… Et pour les foins, tu as prévenu André ? Et Jeannot ? Tu lui diras demain en lui portant le courrier.

Les soirs d’été, on se couchait, mon frère et moi, entre elle et lui sur une épaisse couverture marron de l’armée qui piquait. Il nous disait les étoiles, les filantes et les brillantes, il nous racontait ses bêtises de petit garçon, l’armée en Allemagne, et des blagues, toujours les mêmes, qu’on connaissait par cœur et qu’on écoutait comme si on les découvrait. D’autres qu’on réclamait, qui faisaient pouffer mamie, dont la chute était en patois, qu’on ne comprenait pas, mais qu’on pressentait grivoises. Des histoires de curés étonnés, crédules, des histoires d’arrosoirs qu’on n’avait pas bien vidés. C’est seulement là, dans la pénombre, sous le ciel qui ne juge pas et calé dans l’intimité de nos trois corps allongés tout près, qu’il sortait de son silence.

Sur la fin, il ne disait presque plus un mot, ma grand-mère s’en inquiétait, il est mort sous son pommier, en allant visiter son petit bois. Avec ses bottes crottées, sa casquette élimée, et son odeur de vieux tabac froid.

2 commentaires sur « Rêve, ma petite… Y’a que ça de gratuit. »

  1. Toi, tu racontes les souvenirs comme personne ! Un beau moment, de belles pépites offertes au lecteur. On pourrait se croire l’enfant allongé à regarder les étoiles 🙂
    Un hommage ?

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