La constante macabre

Ce gosse, je l’ai eu deux ans dans ma classe, en CP et en CE1, il est maintenant en CM2. On parle beaucoup, entre collègues. Le devenir des petits loupiots à qui on a appris à lire, ça nous soucie, surtout quand la situation familiale est compliquée, surtout quand le loustic est en permanence sur la corde raide. On le regarde avancer en funambule, on se tient dessous, les bras prêts à le recevoir en cas de chute, on prodigue des conseils pour qu’il reste en équilibre, mais les paramètres extérieurs sont parfois cruels : le vent qui déséquilibre, la pluie qui aveugle, le tonnerre qui fait sursauter, la grêle qui blesse, le froid qui raidit les muscles… La métaphore est jolie, poétique, un peu empesée, mais c’est quand même vraiment la sensation que j’ai pour certains enfants : on crie de loin mais tout se ligue pour que notre message positif et bienveillant ne lui parvienne pas, ou lui parvienne déformé…

Bref, cet enfant vient de terminer les évaluations de fin d’année avec le reste de sa classe. Ils sont 27, leur maîtresse ne note jamais rien le reste du temps, ou très rarement, mais là, elle utilise pour clôturer leurs années de primaire des évaluations proposées par certaines académies, bien foutues, représentatives des attentes pour l’entrée en sixième, avec, pour la correction, un système de codage rigoureux, et… notées sur 100.

Quand il est rentré chez lui, et qu’il a annoncé avoir eu 92/100, on lui a demandé combien d’élèves il y avait devant lui. Le lendemain, il en a parlé à sa maîtresse, qui lui a dit qu’elle-même n’en savait rien, qu’elle n’avait pas regardé les résultats de cette manière, que ce n’est pas le classement qui est important, mais les progrès de chacun. Il a dit que lui, il le sait très bien, son classement, qu’en sortant de classe, ils ont comparé avec les copains, et qu’il y a 10 élèves devant lui. Quand il a donné cette info à la maison, on lui a répondu que 10 élèves mieux notés, ça signifie qu’il est juste moyen. Et on l’a blâmé. Il pense être nul, son image de lui est dévalorisée, il se sent incapable et médiocre. Malgré tous les efforts fournis, il ne parviendra jamais à donner satisfaction. Du coup, ça le met en colère, ça l’accable. La maîtresse peut bien dire ce qu’elle veut, il le sait, lui, qu’il n’est pas à la hauteur…

J’entends souvent parler de l’évaluation qui serait à revoir à l’école. J’entends souvent dire que nous entretenons dans nos classes des ambiances de compétition néfastes aux apprentissages.  Je ne sais pas pour les autres écoles, je ne sais pas comment ils s’y prennent ailleurs, mais pour ce qui nous concerne, dans mon école et avec mes collègues, nous n’avons pas du tout cet état d’esprit. Nous luttons en permanence contre cette atmosphère, mais elle nous rattrape sans cesse : nous la subissons, et ça nous rend très souvent bien amères…

 

 

8 commentaires sur « La constante macabre »

  1. je veux bien croire que nous sommes nbx d’avoir subi ce que j’appelle ‘le manque de reconnaissance’, par de multiples moyens et bien sûr aux diverses conséquences..
    – *äk*!#¨¢ (juron, un gros !)
    ..j’ai passé ton lien (et vidéo) à « Agnès, le Monolecte » blog, le sujet: la compétition,

    ps, aux loustics (moi-même) mon éternelle ‘bienveillance’

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