Extrait du « Réveil de la cigale »

Un extrait de mon roman en cours, pof, tout à trac, comme ça, just for fun, et surtout pour montrer à mon lecteur-copain Carnets Paresseux que je ne chôme pas, oh, non, loin de là.

Ma chère, chère Laurence, toi qui peins, toi dont les œuvres m’émeuvent tant, toi qui connais si bien cet univers artistique que je ne fais qu’imaginer, n’hésite pas : critique ici ou en privé pour me dire si je me fourvoie.

Et les autres, bien-sûr, n’hésitez pas non plus, vos avis sont toujours les bienvenus. 


           Caroline entra dans le petit bois avec son châssis blanc sous le bras, et une poche contenant les pastels secs dans l’autre main. Elle avait marché lentement sur le chemin, et appréhendé du regard l’endroit où le passage derrière le roncier était le plus aisé. Elle contourna avec prudence la barrière végétale épineuse et s’avança comme la fois précédente dans le sous-bois. Elle retrouva l’odeur d’humus et reconnut un peu plus loin ce tronc effondré sur lequel elle avait pris place la dernière fois. C’est là que ça pourrait se passer.

            D’abord elle ouvrit la poche et sortit les craies. Elle choisit une couleur, démarra en essayant de ne pas réfléchir, en tentant d’ouvrir sa psyché pour se laisser happer par le dessin futur. Il ne se passa rien. Elle fit aller et venir sa main à quelques millimètres de la nudité de la toile, à quelques millimètres de son œuvre méconnue, espérant délier l’envolée libératrice, cette force qui la propulsait, avant, sans qu’elle ait besoin de se contraindre, par une sorte de métamorphose d’elle-même où elle peignait librement dans un espace étroit et jubilatoire de semi-conscience. La création était jusque-là son pouvoir sur l’invisible, le tableau encore inexistant qui prenait forme sous ses doigts, par sa volonté mais sans véritable lucidité.

            Rien ne vint, la craie restait en apesanteur sans se décider à pénétrer l’espace infime qui la tenait à distance, la résistance était solide, elle s’agaça, s’agita, frappa du pied, et de colère, écrasa avec force la craie sur la toile. Sa main resta posée sur le coton blanc et doux, elle ferma les yeux. Il fallait être patient, il fallait se laisser faire, accepter de ne rien pouvoir contrôler. Elle se força à respirer lentement et peu à peu, les bruits de la forêt emplirent ses oreilles. La vie autour d’elle frémissait, bruissait. Elle écouta mieux, en gardant soigneusement les yeux fermés. Elle sentait sous ses fesses la rudesse de l’écorce de l’arbre mort, sa fraîcheur, et les chatouillis de la mousse frisotée.  Quelques oiseaux chantaient, plus haut dans les feuillages, lesquels froufroutaient comme des robes de bal. Elle entendit un piétinement léger à quelques mètres d’elle, un bruit de feuilles qu’on soulève, elle rouvrit précipitamment les yeux pour voir quel animal la menaçait. Elle ne vit rien et n’entendit plus rien non plus. Il s’agissait sans doute d’un mulot, d’une musaraigne, d’une souris minuscule, quelle différence ? Elle referma les yeux, mais le bruit de son propre cœur, légèrement affolé l’instant d’avant, avait pris toute la place. Elle baissa la tête, plissa les paupières plus fort, les deux mains posées bien à plat sur sa toile, les traces de craie « fraise écrasée » en plein milieu. Elle inspira fortement, cherchant au fond d’elle-même par le biais de la nature qui l’entourait le chemin vers son inspiration, vers la libération de ses émotions sur la page blanche. Et c’est là qu’elle sentit à nouveau. Un frémissement derrière la toile. Elle se concentra sur cette impression, posa les mains plus à plat, immobilisa son corps, suspendit son souffle, à l’écoute.

            C’était comme une caresse, un effleurement. Elle respira très doucement pour ne pas l’effrayer. Il lui semblait que la toile tendue avait monté en température. Elle pencha la tête sans ouvrir les yeux, pour écouter de plus près, pour se concentrer. De nouveau une vibration légère, presque rien, un frottement imperceptible qui semblait venir de dessous. Son cœur battait très fort, et elle sentait bourdonner ses tempes. Les muscles de ses cuisses s’étaient raidis, et son dos lui faisait mal tant la tension était forte. Elle s’immobilisa au mieux, attendit, écouta, supplia intérieurement de sentir encore, mais c’était fini. Au bout d’un long moment où elle ne respira que par à-coup, concentrée comme elle était sur les sensations que lui renvoyait la toile blanche, elle comprit que le moment de grâce n’aurait pas lieu. Elle se redressa, reprit tristement son matériel, rebroussa chemin, la tête basse, écœurée et meurtrie. Perplexe. Perdue. La tâche rougeâtre au centre de ce qui aurait dû devenir une belle et ample réalisation d’elle-même lui apparut comme un coup de couteau sur ses espoirs déçus, une fois de plus. Ce tableau qui lui semblait devoir la faire renaître, était bel et bien mort-né, elle doutait de pouvoir un jour lui donner vie. Il allait être déçu, Il allait lui en vouloir, Il allait sûrement la juger incapable, la repousser. Elle se mit à pleurer en remontant dans la voiture, et conduisit sans y penser, étrangère aux paysages, étrangère à tous les paysages, celui autour, et le sien, intérieur, dans lequel pendant tant d’années elle avait pu se recroqueviller. Elle ressentit un immense accablement, une lassitude épouvantable, et pourtant, il allait falloir affronter la bienséance que la vie exigeait et se montrer courtoise. Il allait bien falloir faire semblant, encore. Mais avant, elle voulait Le voir.

16 commentaires sur « Extrait du « Réveil de la cigale » »

  1. Alors, j’arrive un peu tard mais j’ai testé pour toi le pastel sec sur toile (des vieux trucs d’il y a trente ans qui traînaient dans mes tiroirs). ça passe super bien, le grain accroche suffisamment la matière, l’estompage fonctionne plutôt bien. Je ne conseille pas le crayon de couleur, la mine s’use en trois coups sur la toile et le résultat est bof. La pastel gras, c’est génial, il y a vraiment matière à… J’aime beaucoup la texture, ça se rapproche assez de la peinture, la toile se prête au jeu des nuances et des mélanges en conservant son grain et tu n’as pas de la poussière de la craie partout ! Voili, voilà ! Bonne journée !

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  2. Tout comme Laurence. Un petit doute aussi sur le pastel sec sur toile… et même sur le pastel gras, d’autant que tu emploie le mot « craie » ce qui évoque quand même qqchose de bien sec….
    (hé oui, jaloux, on cherche la petite bête)

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    1. Non, non, pas du tout, c’est un problème que je me suis posé, je suis contente que vous m’en parliez. Je voudrais un outil qui se transporte facilement, qui rappelle l’enfance, qui soit facile d’utilisation. Que me conseillez vous ?

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      1. Une pochette de papier Canson un peu épais. celui qu’on avait en cours de dessin au collège, pochette beige (140 ou 160 gr je crois). Si tu n’arrives pas a un accord publicitaire avec la marque, tu peux juste mentionner la pochette beige 🙂

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      2. Alors là… Ce qu’il me faut, c’est le support tendu, pour que la sensation de quelque chose qui passe derrière, qui effleure, qui frotte, qui cognera ensuite, soit possible…

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      3. Tu es FORMIDABLE ! Le coup du trampoline, voilà, c’est l’idée, en un peu moins rigolo, mais tu as saisi que mon roman ne l’est pas, rigolo…
        Hey, t’sais quoi ? Je t’embrasse fort ! 😀

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  3. ça me parle évidemment 🙂 La façon de peindre, de dessiner, d’appréhender une toile ou une feuille vierge est multiple et à mon avis reste très personnelle. Ce que tu en dis est beau, une expression palpable de ce que peut être l’art, lorsqu’on écoute différemment. Ne change rien, elle correspond bien à ce que tu nous livres de Caroline.
    Bravo également pour ton aptitude à saisir la douleur de ton personnage. Elle exprime un vide que tu décris fort bien.
    Une remarque technique : les pastels secs sont à ma connaissance utilisés sur des supports papiers et non sur toile. Comme c’est une matière très poudreuse je ne suis pas sûre qu’elle adhère sur toile. A tenter, pourquoi pas ? 🙂

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      1. Evidemment des tubes d’acrylique (ou de l’écoline mais ça, c’est très/trop liquide). L’acrylique a été mon medium durant 15 années de peinture. Une autre question se pose : pourquoi part-elle avec son châssis sous le bras dans les bois sinon pour peindre ce qu’il y a autour d’elle ? Moi, je ne peignais pas sur le motif, comme on dit. Mon atelier me suffisait. Question très pratique mais qui m’a sauté au yeux.

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    1. Carnets Paresseux est dubitatif également sur la craie, même grasse. Un outil facile d’utilisation, sur toile, enfantin en somme, tu me proposes quoi ? Les crayons de couleur qui te sont si chers, ça pourrait le faire, tu crois ? Je voyais ça justement sur un support lisse, moi, et la craie sur une toile plus rugueuse… Mais c’est toi la pro ! 😉

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