La réunion des parents

assemblee-generaleL’exercice est obligatoire, il fait partie de nos contraintes professionnelles, et chaque année, c’est une épreuve pour beaucoup d’entre nous.

Ils arrivent, ils s’installent, cherchent le casier de leur enfant, hument l’air, regardent les affichages, sortent leur calepin pour prendre des notes, ou leur smartphone, ou rien. Ils prennent place sur les chaises trop basses, croisent les bras, attendent, nous scrutent, nous jaugent, nous évaluent.

Alors nous, on offre notre plus beau sourire, on cherche à les mettre à l’aise, à contrôler notre débit comme un comédien qui pose sa voix. On cache notre stress, le public adulte, on n’a pas l’habitude, surtout quand il nous toise comme ça. On cherche surtout à faire passer des messages : on n’est plus à l’Ecole de la Souffrance, rangez vos à-priori, chers parents de nos chers élèves, oubliez vos mauvais souvenirs, vos petits traumatismes, bannissez vos préjugés, écoutez mon message de bienveillance, mon discours positif. Je vous en prie, entendez mes mots, recevez-moi quand je vous dis qu’un enfant n’apprend que quand il est en confiance, que tous les enfants veulent bien faire, veulent savoir, veulent comprendre le monde. A l’école, messieurs dames, nous cherchons à leur apprendre à la fois la rigueur et l’indulgence, le goût de l’effort et le droit à l’erreur. Pour grandir, pour apprendre, il faut accepter de prendre un risque : celui d’échouer de temps en temps, et d’en sortir chaque fois un peu plus savant.

Les parents ont les yeux braqués sur moi. Certains sourient de toutes leurs dents, rassurés ou convaincus, parfois conquis. D’autres semblent avoir décrochés, je leur parle une langue qui leur échappe, je le sens. D’autres encore ont le visage fermé, dur, verrouillé : qu’est-ce que c’est que ces conneries, on n’est pas là pour bavasser et parler amour et petits zoiseaux ! A l’école, on doit en chier, c’est comme ça et pas autrement. Elle va pas nous en faire des lopettes, de nos gniards, cette maîtresse de pacotille, ou pire, de la graine de chômeur ! La vie est dure, faut s’habituer tôt…

Je parle ambiance de classe, organisation, projets, programme. Ils me questionnent sur les devoirs : ces mots à apprendre, chaque semaine, il faut savoir les écrire ? Et les poésies, c’est par-cœur-par-cœur ? Et la lecture… Vous allez donner beaucoup de devoirs ? Parce qu’il y a le judo, la danse, le catéchisme, ou le yoga, ou le dessin… On n’a pas trop le temps pour les devoirs, si vous pouviez éviter le jeudi…

Des devoirs, je n’en donne pas beaucoup. Non, sincèrement. Au début de ma carrière, je n’en donnais pas du tout, j’étais dans une zone géographique où c’était peine perdue, entre ceux qui perdaient leur livre de lecture quelques part dans la grange et ceux qui prenaient des beignes à chaque hésitation. J’ai renoncé. Là, dans cette école, j’en donne chaque soir, léger, léger, parce que je me suis aperçue que les parents pensaient que leurs enfants ne travaillaient pas en classe puisqu’il n’y avait rien à faire à la maison le soir. Donc ils avaient acheté des méthodes pour rattraper mon incompétence à la maison, une méthode de lecture qui fait « pa-pe-pi-po-pu, papa fume la pipe en puant du cul » (vous l’avez reconnue ? c’est celle où maman fait la cuisine avec son petit tablier de devant). Bref, j’en donne, des dev’, comme ça je contrôle les choses. Bien obligée. Mais maintenant, le peu que je donne c’est trop, à cause du piano et du hand. Signe indubitable que j’ai changé de catégorie sociale.

A la fin, personne n’a de questions. Mais la moitié s’en va et l’autre reste pour me dire un truc perso : elle partira chaque mercredi avec Mme Machin, vous vous en souviendrez  ou je vous fais un mot ? Il aura orthophoniste tous les mardi à 10h, vous rattraperez ce qu’il a manqué ? Elle a des problèmes pour lire, quand même… j’ai pensé embaucher une dame pour la faire travailler à la maison, vous en pensez quoi ? On partira une semaine au ski en janvier, ça pose un problème ? Pour l’asthme, je vous donne la ventoline, mais j’ai pas le papier du docteur, j’ai pas le temps.

On sourit, on écoute, on écourte aussi, on dirige gentiment vers la porte parce que là, il est 20h, on en parlera au calme, entre nous, en privé, si vous voulez bien. Merci, au revoir, on se rencontre bientôt, on prend rendez-vous, c’est mieux, merci, oui, merci…

Une année, une maman est restée jusqu’à ce qu’on soit toutes les deux toutes seules. Je me demandais bien ce qu’elle voulait, mais elle m’a pris la main, l’a serrée entre les deux siennes, et m’a dit : « Mes enfants viennent tous les jours à l’école en chantant, merci pour ça, vraiment, merci… et dites-le à vos collègues… »

Voilà. Je me le suis mis derrière l’oreille, et je me le ressors quand ça va pas trop bien.

 

8 commentaires sur « La réunion des parents »

  1. J’aime bien cette réunion de rentrée. C’est un des rares moments où j’ai les parents sous mon coude. J’en profite…je les assomme d’infos. Je saupoudre ma réunion de blagounettes, de petites provoc…A ce moment-là, j’ai l’impression de faire un stand-up. Durant la réunion, je pose le cadre…pour les adultes aussi 😉

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  2. Et bien, en voilà une belle conclusion!
    Perso je n’y vais que lorsque j’y suis contrainte (par mon progéniture) J’avoue que sans être inscrit/prof/maîtresse, les parents d’élèves et leur questions me saoulent…D’ailleurs, les rares fois où j’y étais je partais avant la fin (pardonnez moi j’ai la petite qui…) une fois que la prof a terminé, je détale…
    J’ai bien aimé la façon dont tu as traité la question des devoirs!
    Bises

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    1. Merci Emilie, j’aurais pu développer bien plus, il y a matière ! En fait, ils sont tendus le plus souvent, peur de mal faire, alors je les décontracte en leur disant que si la scolarité de leur enfant dépend des devoirs que je donne, ou pas, et de la manière dont ils sont faits, ou pas, et bien… je change de métier !

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  3. Cela doit faire drolement du bien qu’une maman prend le temps pour féliciter un professeur

    Je n’aurais pas eu la patience pour être un professeur .. juste à penser quand mes enfants étaient petits, les rencontres de parents furent pénible ..non pas pour le vis-a-vis des profs. mais le temps … je ne sais pas trop comment cela se passe chez vous, mais le temps accorder a chaque parents étaient souvent interminable on allait vers 18 h et on sortaient vers 22 heures et quand nos enfants n’allaient plus à la même école ce fut pire

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    1. Oui ça fait beaucoup de bien, tout le monde a besoin d’être encouragé !
      À l’école primaire, on fait une réunion collective pour expliquer le fonctionnement de la classe et de l’école, et on reçoit les parents individuellement quand c’est nécessaire au cours de l’année.

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      1. ici c’est pour donner un aperçu des rendements de chaque enfant et donc plusieurs professeurs a voir pour un seul enfant .. (nous en avons 4) mais ils sont tous adultes maintenant et le reste de l’année c’est comme chez toi appeler les parents quand cela est nécessaire

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