L’homme le plus chanceux du monde

C’est curieux les chemins que prennent les souvenirs, parfois, pour affluer et nous projeter sans ménagement en Terra Nostalgica.

Ma nièce passe son bac en ce moment, alors je lui envoie des textos d’encouragement et je m’informe sur les sujets qui sont tombés. Elle me parle d’un sujet d’histoire que personne n’attendait et qui a planté tout le monde.

Contorsion brutale de l’espace temps, et me voici projetée quelques vingt-cinq ans plus tôt… Je revois en une fraction de seconde le visage d’un de mes compagnons de lycée, mon ami Sébastien. Déjà, lorsque nous étions en seconde mais pas dans la même classe, je l’avais remarqué. Il faut dire qu’il était très remarquable, car Sébastien avait été débarrassé d’une de ses jambes, coupée au ras de la hanche suite à l’attaque trois ans plus tôt d’un crabe dévoreur de genou. Alors il circulait dans la cour avec le côté inutile de son jean replié par derrière dans sa ceinture, et claudiquait énergiquement avec ses béquilles. Il avait les cheveux très longs, très lisses, très beaux, et le visage maigre, un peu pointu, le regard rieur, le corps musculeux et sec comme souvent les garçons de 18 ans. Bien-sûr, il me fascinait, il m’attirait, il me faisait un peu peur.

Les deux années suivantes, nous nous sommes retrouvés ensemble en section littéraire. Une classe de rieurs, de curieux, de penseurs, de rêveurs. Des littéraires pur jus, quoi. J’ai passé là les années les plus intenses et les plus riches de ma vie. Les gens que j’y ai rencontrés m’ont profondément marquée, j’ai oublié quelques prénoms, quelques visages, mais ce que je suis aujourd’hui est en partie le fruit de nos échanges d’alors.

Sébastien faisait absolument tout comme nous. Sauf le sport, évidemment. Je ne l’ai jamais entendu se plaindre, il riait tout le temps en lissant ses cheveux vers l’arrière pour les tirer en queue de cheval, assis sur les poignées de ses béquilles. Il nous faisait monter parfois grâce à l’ascenseur qu’il pouvait utiliser librement, mais qu’il méprisait la plupart du temps sauf pour se marrer avec nous. Il rigolait quand il allait s’acheter des pompes parce que la vendeuse se croyait obligée de lui faire une ristourne de 50%, alors que bien-sûr, l’autre Doc Martens, elle n’allait pas la vendre à l’unité… On allait ensemble voir des concerts, il posait ses cannes dans un coin et partait en bondissant sur une jambe dans le pogo, où comme chacun le sait, le jeu consiste à sauter partout en se bousculant violemment, mais si quelqu’un tombe il est relevé immédiatement (code d’honneur du petit punk, article un : on ne laisse pas un pogoteur qui choit se faire piétiner, surtout s’il n’a qu’une seule guibolle).

Mais revenons-en au bac et au sujet d’histoire-géo. Ce matin-là, on frémissait tous d’excitation et de stress en faisant la liste de nos impasses. Lui arrive tout sourire et nous annonce qu’il n’a bossé que la géo, et dans la géo que l’Inde. L’Inde… Je ne savais même pas que c’était dans notre programme, moi… On l’a tous regardé, médusés, rigolards, affligés. Seb allait se planter, ou nous menait en bateau. On est entrés dans la salle, on s’est installés, les sujets sont arrivés. L’Inde. Putain de Dieux, l’Inde ! LE sujet improbable. Un mouvement d’air s’est fait sentir dans la salle, on s’est tous tourné vers lui, il souriait, il frisait une moustache imaginaire, il faisait semblant de lécher la pointe de son stylo avant de démarrer, bref il jubilait.

Je le revois à la sortie, assis sur les poignées de ses béquilles en train de se rouler une clope, son unique jambe bien tendue devant lui, l’œil teinté de malice :

– Que voulez-vous : je suis l’homme le plus chanceux du monde…

 

16 commentaires sur « L’homme le plus chanceux du monde »

  1. Quel beau témoignage. C’est à la fois une petite nouvelle rafraichissante et un extraordinaire compte-rendu de vie et d’humanité. Ce Sébastien est une belle personne, un exemple à suivre pour beaucoup qui se plaignent pour rien et sans cesse.

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    1. Oui, une très belle personne, j’adorerais qu’il se reconnaisse et me contacte, c’est quelqu’un qui a vraiment marqué ma jeunesse… Et ça n’a aucun rapport avec sa jambe manquante, il était formidable de nature !

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  2. « L’homme le plus chanceux » peut-être ; en tout cas ce Sébastien s’était offert un solide sens de l’humour.
    J’ai le souvenir, « impasse oblige, d’avoir cranement placé mes connaissances de la géographie américaines sur une carte de la Chine. Le succès a été très relatif.

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  3. Oh… tu croques les souvenirs toujours avec autant d’intensité. Belle amplitude 🙂
    Ma fille cadette passe le bac cette année aussi…

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