Extrait de mon roman en cours d’écriture

Voici un petit extrait de mon roman, celui qui me prend bien la tête et que j’ai du mal à avancer en ce moment (rapport au mois de juin qui est un peu-beaucoup-passionnément dense pour les instit’, comme seuls les conjoints d’instit’ le savent… j’en profite pour remercier mon amoureux pour sa patience sans faille en ce mois printanier, année après année). Bref. J’ai donc eu envie de placer ici  ce morceau choisi suite à la découverte d’un tableau de Norman Rockwel qui m’est tombé dans l’œil récemment et s’ajuste au poil (merci Marie-Line Musset !). Voici donc.

 

Le journal aveugleAnnie court vers la brasserie. Elle s’est mise en retard, elle n’a pas vu le temps passer, la conversation avec Roland l’a portée bien plus tard, bien plus loin que le raisonnable. Evidemment, on n’en a jamais terminé avec la littérature. Et ce bavardage dans la moiteur de ce bureau surchauffé a surpris la jeune fille par son intensité et sa profondeur. Elle en a oublié de partir comme d’habitude vers le cimetière dès le matin, pour lire dans la fraîcheur relative et le silence assuré. Elle ne s’attendait pas, évidemment, à entrer dans une conversation si vive avec cet homme qui la regarde à peine depuis dix jours qu’elle habite chez lui. Elle a cru au début qu’il tolérait difficilement sa présence, que sa voix l’insupportait, ou qu’elle l’agaçait rien qu’en prenant place à la table du repas. Mais non, elle le sait désormais : c’est son épouse qui le rend grincheux. Annie n’y est pour rien, sa présence n’est pas un poids pour lui, elle apporte même dans son quotidien écrasé d’ennui quelques étincelles de vie.

Il n’a pas parlé de sa femme, de leur relation ou de leur mésentente. Il n’a rien dit, absolument rien de cette aigreur qui le taraude dès qu’elle apparaît face à lui, si palpable pour Annie, et, semble-t-il, inaudible pour Yvonne. Comment fait-elle, cette femme, pour vivre et dormir près de son homme qui la méprise ? Il ne dit rien d’elle, pas un mot, pas une allusion. C’est sans doute pire. Il ne parle que de livres. Il parle des personnages des romans, de leur choix de vie, il parle de solitude, d’ennui, du poids du passé qui rattrape les personnages qui voudraient y échapper, de cette course folle contre le temps qui nous laisse toujours amers et frustrés. Roland le taciturne, Roland le brutal, le silencieux, Roland l’éternel excédé s’est mis à sourire, prenant un plaisir véritable à entendre ce que la petite avait à dire. Au départ, elle s’était montrée tendue, il lui parlait de Proust, et elle répondait comme au lycée, mécaniquement, avec une inflexion en fin de phrase qui demande « Est-ce la bonne réponse ? » Roland s’est ému de cette timidité, s’est enhardi devant l’attitude soumise de l’élève devant le prof. Il a gonflé le torse et, sans le vouloir vraiment, a embelli ses phrases, cherché le mot juste, la tournure impeccable. Il a eu envie d’impressionner cette gosse. Et puis il s’est mis à parler plus bas, envahi de cette torpeur bouillante dans son bureau écrasé par la canicule. Elle était pieds nus sur le tapis, ses cheveux retenus en chignon laissaient voir sa nuque fine et sa taille mince était prise dans son chemisier ajusté. Sa jupe courte frôlait sans cesse les muscles fermes de ses cuisses, il a laissé errer discrètement son regard jusque sur ses chevilles. Quand il a attrapé le livre au-dessus de sa tête, il a fait durer le contact un peu plus que nécessaire, il a humé ses cheveux frisottés tout près de la tempe, les effluves tenaces de la savonnette du matin, et déjà une très délicate odeur de sueur qui montait de ses aisselles. Elle n’a pas bougé, d’abord. Ensuite, elle s’est éloignée vers le fauteuil, délicieusement troublée, et il a eu un moment de vertige, un attendrissement terrible pour cet émoi juvénile. Il s’est contenu en s’accrochant aux lignes, aux mots, il a contourné la tension du moment en se concentrant sur la littérature. Elle écoutait, si puissamment qu’il s’en est senti ragaillardi. Il l’a félicitée de son intelligence, de sa maturité, elle a rougi. Il a adoré qu’elle rougisse.

14 commentaires sur « Extrait de mon roman en cours d’écriture »

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