Mouchette et le chagrin d’amour (2)

Résumé de l’épisode précédent : Mouchette a bien maigri, elle déprime parce que son amoureux l’a quittée. Son patron lui suggère de partir se changer les idées dans le village de Jeannette (nouveau personnage, sœur du patron, vous verrez, ça dépote), lequel accueille justement ce weekend là un festival de cirque moderne. Le trajet est long et propice à l’introspection. 

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J’ai donc décidé de suivre les conseils de mon patron, et le samedi matin, de bonne heure, me voilà partie dans ma petite Coccinelle rouge, increvable compagne de périples, dont j’ai déjà vanté les mérites dans une précédente aventure. Je vais faire un petit rappel pour ceux qui auraient loupé le coche et ignoreraient de quoi il retourne (soyez vigilants, dorénavant, je ne vais pas faire que ça non plus, zavez qu’à suivre). Bon, donc, ma bagnole me parle. Oui. Elle possède tout un subtil lexique sonore de cliquetis, grincements et couinements que je sais décrypter avec une certaine aisance. Je la comprends parfaitement, car mon père, en me léguant cette merveille qu’il a bricolé, retapé, et bichonné juste pour moi, m’a aussi enseigné le langage de la mécanique d’antan, ses respirations, ses soupirs et ses gémissements. J’adore ma voiture. Je me souviens qu’Alexandre n’a rien dit en montant dans ma cox la première fois. J’aurais dû me méfier. D’habitude, les gens font toujours une remarque rigolarde, à cause de sa réputation de voiture à caractère (merci Disney), ou à cause de sa couleur écarlate qui ne passe pas inaperçue (merci papa), ou à cause du boucan dans l’habitacle, rendant improbable toute communication dès lors qu’on dépasse les 110 km/heure. Bref, monter dans ma voiture est ressenti par la plupart des gens comme une sorte d’expérience inédite et bienheureuse, un truc qu’on ne vit pas tous les jours, un saut dans le temps qui pousse à une douce et bienheureuse nostalgie. En général, donc, ça fait au minimum sourire. Lui, non. Il est entré là sans paraître le moins du monde surpris, sans sifflement admiratif, sans remarque d’aucune sorte, sans même un regard coulant sur les petits bitoniaux d’un autre âge de mon tableau de bord. J’avais déjà compris que mon cavalier n’était pas du genre causant, mais je n’avais pas de raison encore de m’en inquiéter. Nous en étions aux prémices de notre histoire, et il faut bien reconnaître que jusque là, on avait plutôt fait parler les épidermes, je ne m’étais pas montrée tellement bavarde non plus… Je ne savais pas que j’allais tomber amoureuse d’un champion olympique du mutisme.

J’ai deux heures de route pour me rendre à ce festival, dans le village où habite Jeannette. J’ai regardé sur internet, c’est effectivement du cirque mais plutôt moderne, déjanté, inventif. J’adore. On peut planter la tente et se restaurer sur place, il y a des spectacles de rue programmés à intervalles réguliers et d’autres, de plus grande ampleur, donnés sous chapiteau ou dans la salle des fêtes du village. Je pense que ça va bien me changer les idées, peut-être même que j’arriverais à ne pas penser à lui…

Pendant un temps, je m’en suis accommodée, de mon taiseux, j’ai fait avec, cherchant le mode d’emploi, le mot de passe, le sésame, la brèche, le point d’accroche. C’était comme un challenge à chaque rendez-vous. Obtenir un mot, une semi-confidence, un prochain rendez-vous, concevoir un projet, proposer, suggérer, ne pas le heurter, ne pas m’imposer dans sa vie mais avoir envie d’y être comme une dingue, attendre, attendre, attendre encore.

Et puis, après tout ça, paf, il est parti. Sans préambule. Entre la première rencontre et le dernier baiser, il m’aura fait l’aumône d’une dizaine de phrases à tout casser. Pas causant est un euphémisme. J’ai essayé, pourtant, j’ai vraiment essayé. Mais cet homme là est insaisissable, impossible de savoir ce qu’il pense, ce qu’il ressent, ce qu’il projette, ce qu’il espère. Je me suis épuisée en conjectures, je me suis fourvoyée dans d’hasardeuses interprétations et d’improbables hypothèses. Mais le fait est que rien de ce que je présageais ne s’est réalisé, il était là, il n’y était plus, il apparaissait, grattant à ma fenêtre en pleine nuit pour me couvrir de tendresse silencieuse, de caresses passionnées, me laissant repue et ravie pour quelques jours, et puis hop, disparition totale : aucune réponse, aucun contact, le vide sidéral, l’attente humiliante, le silence, l’absence, et surtout l’incompréhension.

De toute façon il est parti. Je ne savais pas qu’il avait ce projet, qu’il préparait ce voyage, je ne savais même pas quel genre d’études il poursuivait. Bien-sûr, il y avait des tas de bouquins qui traînaient un peu partout dans son appartement, et j’aurais pu le lui demander, insister, me montrer un peu persévérante dans mes questionnements… Aurait-il répondu ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que son attitude générale ne poussait pas à la curiosité. Silencieux. Lointain. Mystérieux. Pendant les quelques mois de notre liaison, je me suis bêtement contentée de ses merveilleux câlins, de ses arrivées inattendues, de ses semaines entières de silence, et de ses retours intempestifs et délicieux. Je me disais qu’on avait le temps de construire quelque chose, que l’animal était un peu sauvage, qu’il fallait l’amadouer, pour ne pas dire l’apprivoiser, je me suis investie dans l’épreuve avec patience et détermination, et avec une bonne dose de doute. Là évidemment, le doute n’est plus permis. Il est parti, il m’a posée là comme un tas, il s’est détourné avec froideur, bye bye Mouchette, je me casse, c’était cool nous deux. Même pas, d’ailleurs, même pas « c’était cool », juste « je pars ». Et moi, les bras ballants à ne pas comprendre ce qui m’arrive, pauvre Mouchette abandonnée, et qui fait encore la fière, qui pavane, qui joue à celle qui se réjouit, ah bon tu pars ? Au Chili ? Mais c’est génial, dis donc ! Quelle chance, et patati, et patata, ne pas montrer mon désarroi, ne pas laisser penser que je pourrais tenter de l’accrocher, de m’accrocher, surtout, ne pas avoir l’air de chercher à forcer les verrous, à ramollir les sentinelles, à escalader les remparts. Respecte, Mouchette, je me disais, respecte ce gugusse s’il préfère mener sa barque alone, c’est un droit. Après tout, on n’a rien signé, il peut bien se barrer en Amérique du Sud si ça lui chante ! Il peut bien me le dire la veille, et encore, parce que je suis passée chez lui à l’improviste, et que j’ai osé demander pourquoi il avait ces deux grosses valises dans l’entrée…

En fait, sur le moment, j’étais vexée. Furieuse qu’il me plante, qu’il ne montre aucune tristesse de partir loin, qu’il n’ait pas daigné m’informer avant, me préparer, qu’il m’annonce ça comme si notre histoire n’avait pas d’importance.  Alors j’ai ravalé mon amertume, et je lui ai juste souhaité bon voyage. J’ai même dit, je me souviens : « T’as intérêt à me faire l’amour comme un Dieu avant de partir, si tu veux viser le podium dans mes souvenirs. » Et j’ai souri d’un air coquin. Avec le cœur en charpie, les jambes qui tremblent, la gorge raidie et douloureuse, les yeux brûlants de retenir mes larmes. Avec toute cette infâme douleur plantée dans le ventre, j’ai trouvé le courage de garder la tête haute, les épaules droites, de ne pas me retourner en partant ce dernier matin, après cette dernière nuit, ce dernier petit déjeuner, et ce dernier câlin. J’ai posé un bécot sur ses lèvres avant de partir, j’ai dit en souriant : « Salut beau brun ! Sachez que vous fûtes à la hauteur, mon cher… Dans le top ten à n’en pas douter, peut-être même dans le tiercé, mais faut que je consulte mes fiches avant de me prononcer. » Bien-sûr, il a rigolé, sans rien dire mais sans me reprendre dans ses bras pour me retenir.

Garder mes pleurs pour ma bagnole qui comprend tout et garde les secrets.

Il n’a pas saisi le minuscule appel à l’aide que je me suis autorisée juste avant que sa porte ne se ferme : une intense seconde de lourd silence, le regard planté dans ses yeux sombres, avec la prunelle trop brillante d’un coup, la gorge qui se tend douloureusement à force de déglutir mon chagrin. Il aurait dû le voir, que je faisais semblant de m’en foutre, et que j’étais effondrée en réalité. Il aurait dû me serrer, me promettre, me tenir, me rassurer, me… Il n’a rien fait, il a souri et il a fait un petit mouvement avec le menton qui semblait me dire allez, vas-y. Alors j’ai dit : « Bon voyage, alors, à la revoyure ! » Il a dit « Ouais, salut, Mouchette, à plus. » Et il a fermé la porte. Salaud…

La suite et fin, c’est par là ! >>>>>>>>

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