Mouchette et le chagrin d’amour (épisode 3, suite et fin)

Je sais, j’ai tardé, mais vous savez bien, la rentrée, tout ça… Pour vous remettre dans le bain, voici un petit résumé de l’histoire : Mouchette est triste, son amoureux l’a plaquée pour partir au Chili. Son patron lui conseille de partir dans le village de sa sœur pour voir un festival de cirque moderne et se distraire un peu. Mouchette se laisse tenter, le précédent épisode racontait par le menu l’inévitable introspection du trajet en voiture. 

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<<<<<<<< Pour aller au début de l’histoire.

J’en suis exactement là de ma sombre réflexion lorsque j’atteins l’entrée du village où se déroule le fameux festival. De très loin on nous prévient, on nous guide pour qu’on n’aille pas se perdre dans un autre trou, un vrai où il ne se passe rien. En guise de pancarte, de grands épouvantails rigolards sont plantés aux carrefours et tendent le doigt dans la bonne direction. J’arrive à l’entrée d’un immense pré dans lequel on me dirige pour garer ma merveille. Un autre pré est destiné aux tentes, un autre encore est prévu pour les vans dans lesquels les gens dorment. Organisation impressionnante, avec tout un tas de bénévoles qui sourient, plaisantent, accompagnent les arrivants et souhaitent pour conclure un « bon festival circassien ». Toute cette bonne humeur parvient à chasser un peu la colère qui est montée dans mes veines pendant le trajet, à force de me refaire le film de mon histoire d’amour ratée.

Je paye ensuite mon ticket d’entrée et je commence mon périple dans le village. J’applaudis une première performance sur le parvis de l’église, un truc plein de poésie et d’humour, qui me fait grimper la bonne humeur en flèche et me démontre que j’ai bien fait d’écouter mon patron plutôt que ruminer devant ma boîte mail vide. Du coup je repense à Jeannette et je décide de passer la saluer tout de suite avant de poursuivre mon exploration. Je sais à peu près où elle habite grâce aux explications du boss et je trouve le grand portail auréolé de glycine odorante sans problème. J’ai le doigt posé sur la sonnette mais le portillon s’ouvre avant que j’aie appuyé, et je me retrouve nez à nez avec un gars échevelé, le visage recouvert de fond de teint blafard avec de gros cernes noirs comme Fétide, une veste trouée et élimée, un pantalon avachi et des pompes toutes fines et souples, comme des chaussons de danseur. Le clown acrobate me sourit et se recule pour me laisser entrer en me disant bonjour d’une voix parfaitement normale, assez douce, quand je m’attendais à une voix de crécelles ou de ténor pour parfaire l’accoutrement. Mais non, il part visiblement pour faire son show, mais il n’est pas encore le personnage burlesque qu’il s’apprête à jouer. Je passe devant lui en lui souriant, légèrement intimidée.

Dans la cour, un gosse d’une dizaine d’années est en train de réparer son vélo. Il est tellement à son affaire qu’il ne me voit pas plantée à côté de lui. Il a couché l’engin sur le flanc et semble batailler ferme avec la chaîne qui refuse de regagner son emplacement. Ses doigts sont couverts de cambouis, il en a même un peu sur le front, et son air sévère, sa bouche pincée, montrent que ce n’est pas le moment de le faire chier. On dirait moi quand je bricole, ce qui remplit mon papa de confusion, lui qui est le calme incarné… Il dit toujours d’une voix douce et paisible que c’est inutile de s’agacer, que c’est une machine, qu’elle s’en fiche totalement qu’on lui crie dessus. Mais je ne peux pas m’empêcher, et ce gosse possède la même impatience que moi devant les mécaniques récalcitrantes. Comme quoi, c’est dans les gènes : on l’a ou on l’a pas. Ce gosse, je le sens à un cheveu de foutre sa bécane contre la murette, il fulmine, râle, s’ébroue pour se reconnecter, recommence, s’énerve, secoue le vélo qui cliquète et ferraille en le narguant effrontément. Oh, comme je me sens proche de ce petit garçon en ce moment, moi qui balancerais bien mon ordi désespérément silencieux de mots d’amour directement à la poubelle, si seulement je n’avais pas espoir de recevoir quelque chose dans la minute qui suit…

Je suis toujours en train de regarder le garçon quand soudain, Jeannette surgit de la maison, un torchon sur l’épaule et l’air courroucé. Elle me voit mais préfère d’abord s’adresser à son fils : « Arrête de t’énerver, ça sert à rien, je te dis ! Faut le mettre sur la selle et le guidon, ton vélo, et je t’ai dit, pousse le dérailleur pour te donner du mou, tu pourras la remettre, la chaîne, mais là tu n’y arriveras pas et tu vas tout déglinguer. Tête de mule ! »

Le gosse grogne, et Jeannette se tourne vers moi, passant en un éclair du courroux au sourire éclatant.

– Ma parole, dit-elle dans ma direction, mais regardez qui voilà ! Mouchette ! Ben dis donc, en voilà une surprise !

Elle s’approche pour me coller la bise en me tenant par les deux épaules et me regarde droit dans les yeux, scrutant pendant quelques secondes l’état de mon humeur en inspectant celui de mes prunelles.

– Ouh, dis donc, toi… ça va pas fort, on dirait… Qu’est-ce qui t’arrive ma petite caille, pour que tu aies ce teint tout brouillé ?

Je hausse mes épaules toujours emprisonnées entre ses deux mains puissantes de femme de la campagne, des mains qui savent écorcher les lapins et manier la hache, sans doute. Entre ces mains solides, sous son regard attentif, face à ces mots sans faux-semblant, je me sens toute fragile, et j’ai envie de pleurer.

– Allez, hop, viens là, ma tout belle, tu vas me raconter tes malheurs.

Puis se tournant vers son fils qui bataille toujours avec sa chaîne :

– Et toi, va donc voir à l’atelier pour te faire aider, je crois que ton père y est. Allez, Mouchette, entre, tu veux un café ? Un thé ? Oui ? Un thé ? Tiens assieds-toi là pendant que j’équeute les haricots, on va causer un peu. Attends une minute. Thierry ! Thierryyyy !

Jeannette hurle en direction de la porte mais juste sous mon oreille qui vrille. Elle fait un pas vers la courette, crie encore après son mari qui finit par surgir de ce que je suppose être l’atelier, en tenue d’apiculteur, la boîte à fumée qui pend au bout du bras : »Quoi ? » hurle-t-il en retour.

– Tu peux l’aider à remettre sa chaîne ? lui dit-elle en montrant le gosse assis par terre sur les pavés.

– Ben non, tu vois bien que je suis occupé, demande à Jacques, je crois qu’il est par là.

– Jacques ! Jaaaaacques !

Jeannette traverse la cuisine, se plante en bas de l’escalier qui mène à l’étage et se met à hurler vers le plafond, une voix indistincte lui répond du tréfonds de la maison, elle demande de l’aide pour son fils et se tourne vers moi sans attendre la réponse.

– Alors, reprend-elle, café, thé ? Assieds-toi. Tiens, tu vas m’aider, c’est bien de s’occuper les mains pendant qu’on cause, ça aide à la confidence.

La table de la cuisine est chargée d’une montagne de haricots verts à équeuter. Jeannette s’installe, commence son labeur avec un petit bruit typique et une régularité de métronome : tic, tic, tic, tic, les petites queues tombent sur le papier journal étalé devant elle. Je démarre aussi, moins habile et bien moins rapide qu’elle.

– Alors, qu’est-ce qui t’arrive, ma petite belette ? Un chagrin d’amour, c’est ça ?

Quoi ? Elle sait ? Mon patron se serait donc permis de raconter ma vie à tout le monde ! Mon air contrarié la fait sourire.

– Mais non, il ne m’a rien dit, le Paulo, c’est juste qu’à ton âge et jolie comme tu es, si tu es malheureuse, il y a bien des chances que ce soit à cause d’un garçon !

Ah ouais… bien-sûr… limpide… Je hausse les épaules, j’hésite à démarrer. Je prends une grande inspiration avec juste un petit hoquet de vieux pleur qui remonte sur la fin, je m’apprête à me lancer quand déboule de l’étage une jeune femme en tenue moulante à paillettes, très maquillée et l’air pressé.

– Dis Jeannette, tu n’aurais pas vu mon ombrelle ? Je l’avais laissée là…

– Oui, je l’ai trouvée ce matin, j’ai eu peur qu’on te la salisse, je l’ai mise dans la penderie, va la prendre. Mais dis donc… presse-toi, tu vas être en retard !

– Je le suis déjà, je me dépêche, merci Jeannette !

Jeannette répond « Merde ! » très fort tout en me regardant dans les yeux, alors je ne sais pas trop à qui elle s’adresse, mais je suppose que c’est à l’autre, pour lui souhaiter bonne chance pour la représentation qu’elle va vraisemblablement donner. L’artiste lève une main pour saluer mais ne répond pas, comme le veut la tradition et on entend le portillon se refermer sur elle. Jeannette ne dit plus rien, elle attend, paisible et à l’écoute. Alors, mise en confiance par ce regard bienveillant, je me lance.

– Ben… J’ai rencontré un garçon. Alexandre. Il y a… euh… six,huit mois. Enfin presqu’un an, en fait. J’en suis dingue, il me rend vraiment dingue. Vraiment vraiment. Mais c’est un silencieux, je ne comprends rien, il est là, il n’est plus là, il vient sans prévenir, il disparaît sans rien me dire non plus, j’ai l’impression d’être… quantité négligeable. Voilà.

Elle n’a pas cillé, on entend que le tic-tic-tic de ses haricots qu’elle décapite. Elle opine pour m’encourager à poursuivre sans m’interrompre : interrogation muette et intérêt optimum. Elle paraît si concentrée sur mes mots qu’elle me donne l’impression que rien n’est plus important à cet instant que mon histoire pourrie avec un profiteur de petite cruche, de jolie poire, un profiteur de Mouchette trop naïve. Je poursuis, encouragée par cet à-priori défensif que je pressens : Jeannette est avec moi, à fond, elle va mordre ce petit blanc bec illico presto pour me remonter le moral, c’est l’évidence même.

– Dis-moi déjà comment tu l’as connu, que je situe les choses.

– C’est quand le boss s’était fait sucré son permis l’été dernier, tu te souviens ? C’est moi qui avais conduit son carrosse pour un de ses rendez-vous sur la côte, et au retour, on avait pris Alex en stop. Un peu plus tôt dans la journée, je l’avais… disons… rencontré sur la plage. Donc on l’a ramené en ville, c’était vers le mois d’août, par là. Ensuite, je ne l’ai plus revu jusqu’à Noël. Mais on n’avait pas échangé de numéro de téléphone, donc s’il n’était pas revenu, je n’aurais même pas su son prénom un jour… En fait, quand il est réapparu dans ma vie, je l’avais pour ainsi dire oublié. C’est quand même lui qui est venu me chercher ! Je ne demandais rien, moi !

Jeannette m’écoute, la tête légèrement penchée, ses mains jouent le Concerto pour équeutage de haricots : grand mouvement ample vers le tas, crochetage d’une belle poignée, démarrage illico de l’étêtage en rythme, tic, tic, tic, et une poignée bien rangée, quasi calibrée, qui vient rejoindre ses copines toutes semblables en rang dans un plat pour pouvoir les stériliser debout dans les pots et pas écrasés en tas les uns contre les autres. Elle fait trois poignées énormes quand j’en fais une petite ridicule, mais ce n’est pas mon souci premier. Ma colère est revenue, gigantesque et frémissante.

– Après, moi, je lui ai donné mon numéro. Enfin, je lui ai laissé sur la table de nuit le premier matin avant de partir, alors qu’il dormait encore. Je ne voulais pas qu’il puisse me faire un refus, tu vois ? Du style : « ah, désolé, j’ai rien pour noter, tu me le donneras une autre fois ». D’habitude, je te jure, je ne suis pas si timide, mais là, je crois que déjà j’étais accro.

Elle hoche la tête, fronce les sourcils en signe d’assentiment, évidemment, prendre une veste, c’est dur, elle comprend très fort… A ce moment là, le gosse qui bataillait tout à l’heure avec sa chaîne de vélo entre comme une bombe dans la cuisine en criant :

– J’ai faim ! Super faim… maman j’peux prendre un truc ? Qu’est-ce que je peux prendre… Mamaaaaaan ?

Jeannette tourne son visage vers lui.

– Prend un bout de pain et un morceau de saucisson, si tu manges sucré ça va pas te caler maintenant et ça te coupera l’appétit pour le déjeuner. Et alors il a rappelé ?

Je n’ai pas compris tout de suite que la question était pour moi, le gosse s’installe au bout de la table et je réponds à Jeannette.

– Oui, dès la semaine d’après, il m’a invitée à une fête, et après on s’est vus souvent, mais entre deux rendez-vous, pas un coup de fil, pas un texto, rien…

Ses mains n’ont pas cessé leur va et vient, et son regard est toujours intensément fixé sur moi. Elle boit littéralement mes paroles, mon histoire est décidément fascinante. Le gosse est resté en équilibre sur une fesse pour dévorer son quignon et son énorme rondelle de saucisson. Je m’apprête à continuer, mais la porte s’ouvre brusquement et trois jeunes ados d’une quinzaine d’années surgissent dans la cuisine. La plus blonde du trio stoppe net en découvrant la montagne de haricots sur la table de ferme, ses deux copines qui se regardaient en gloussant lui rentrent dedans et pouffent de plus belle. La première s’écrit :

– Alerte, corvée à l’horizon, p’tain on se tchave ! Vite les filles ! Demi-tour !

Jeannette oblique tout son corps pour faire front et lâche, revancharde,

– T’inquiète ma chérie, je te garde ta part.

La gamine se penche pour lui claquer un baiser.

– Allez, mamounette, fais pas ta susceptible, tu sais bien que je rigole !

Je regarde, amusée, la nuée pépiante se répandre dans la cuisine.

– On peut prendre du coca ?

– Oui, oui, répond Jeannette, ah mais au fait, tu voulais quoi, Mouchette, du thé ou du café ?

– Du thé, je veux bien.

Jeannette se lève et se dirige vers le buffet. La blondinette l’interpelle de nouveau.

– Maman, on pourra aller au lac, cet après-midi ?

– Ah, je ne sais pas, demande à ton père s’il peut vous emmener… moi je suis occupée, faut faire les lits pour les trapézistes. Ah tiens, d’ailleurs…

Elle change brusquement de direction et se dirige en vitesse vers la porte d’entrée, elle passe la tête dehors et crie en direction de l’atelier pour son mari.

– Thierryyyyy ! Tu penseras à passer chercher les saucisses pour ce soir ?

J’entends qu’on lui répond oui, elle se tourne de nouveau vers moi, je pense qu’elle est débordée, que je la soûle avec mon histoire, alors je me lève en disant que je vois qu’elle est vraiment très occupée, que je repasserai. Elle fronce les sourcils :

– Assieds-toi ! Non mais ça va pas ? Tu ne vas pas me laisser avec juste un bout d’histoire ! Je suis tout le temps occupée, c’est pas une raison, allez, raconte.

Elle me pousse sur ma chaise, se rassoit également et se penche, en position conciliabule.

– Et quand vous étiez ensemble, c’était bien ?

– Ah oui, super, vraiment super… Mais… Bon, enfin, Alexandre, c’est pas un bavard. Au début, c’était pas trop grave, mais après… Je ne sais jamais ce qu’il ressent, ce qu’il pense, de quoi il a envie. C’est pénible à la longue de devoir sans cesse deviner !

Les gamines ont dégagé la cuisine en s’exclamant bruyamment et en se chahutant. Le petit garçon est reparti de son côté, les haricots continuent à se faire raccourcir, et moi j’essore mes souvenirs, mes regrets, mes rancœurs. Jeannette agite sa bouche en tous sens pour approuver, oui, c’est pénible, évidemment, c’est… désespérant. J’enchaîne, gagnée par le chagrin :

– J’ai attendu, je te jure, Jeannette, j’ai attendu qu’il veuille bien s’ouvrir un peu à moi, sans le brusquer, sans chercher à forcer les choses, j’ai respecté sa manière d’être… Je ne voulais pas avoir l’air de lui imposer quoi que ce soit, alors j’ai gardé le silence pendant les périodes où il ne me sollicitait pas, je ne voulais pas avoir l’air de le harceler, tu vois ?

Elle voit. Oui, tout à fait, d’ailleurs, elle acquiesce, soulève les épaules, secoue la tête, elle vit mon histoire avec une force qui me renforce. Et donc je continue, en équeutant rageusement des haricots qui m’échappent sans cesse des mains tandis que ses gestes à elle sont sûrs : elle attrape, elle rassemble, elle pose, elle ordonne, elle contrôle. Je reprends, la voix changeante au fil des phrases, rageuse, attendrie, ou déconcertée.

– J’ai cherché à le comprendre, mais au bout d’un moment, hein ? Quand ça veut pas, ça veut pas, et lui, il reste froid comme un iceberg pendant des lustres, et puis tout à coup, il me prend dans ses bras, il m’embrasse, il me cajole… Il est tellement attentif ! C’est un sacré amant, je te le dis ! Mais mutique. Un amant génial mais silencieux. En même temps, le langage de son corps, je le reçois, je le sens, il est tellement, tellement… présent ! Tellement doux, on n’est pas doux comme ça quand on s’en fout de l’autre, hein ?

– Non, évidemment que non, l’attention à l’autre, c’est capital. Mais toi, dis-moi, tu te comportais comment quand vous étiez seulement tous les deux ?

Je n’ai pas le temps de répondre, la porte s’ouvre de nouveau pour laisser entrer le mari ruisselant de sueur sous son costume d’apiculteur.

– Je me prends une bière, vous en voulez ?

Jeannette bondit sur sa chaise.

– Ah mon dieu, et ton thé, j’ai oublié ! Thierry, tu lui fais un thé ?

– Non, non, Jeannette, Thierry, ne vous dérangez pas, c’est pas grave, je vais vous laisser de toute façon, vous avez à faire…

– Assieds-toi, je te dis ! Bon Thierry, fais-lui un thé et toi, Mouchette, tu restes là et tu continues ton histoire.

D’autorité, elle me tient le bras pour me maintenir assise. Thierry lève ses sourcils vers moi :

– Quelle histoire ? Qu’est-ce qui t’arrive, Mouchette ?

Jeannette répond à ma place :

– Un gars qui la fait tourner bourrique. On va lui remettre les pendules à l’heure, il n’a pas dû bien comprendre qui c’est, notre Mouchette. Tu lui fais son thé ?

– Oui, attends, je me change et je m’en occupe.

Thierry disparaît dans le couloir, Jeannette reprend la conversation.

– Bon, dis-moi, ton Alexandre, il est où maintenant ?

– Il est parti faire ses études au Chili.

– Ah ? Bon, ben c’est bien, ça, ça forme la jeunesse !

– Oui, mais il ne m’en avait pas parlé ! Il est parti quasiment en loucedé… Je te jure, après des mois à essayer de l’amadouer, de l’apprivoiser presque, le voilà qui se barre sans même me le dire !

– Il fait quoi, comme études ?

– Je ne sais pas…

– Tu ne lui as pas demandé ?

– Ben…

– Et tu lui as demandé comment il envisageait votre liaison ? Je veux dire, est-ce qu’il considère que c’est terminé, ou bien a-t-il envie de poursuivre, de te retrouver après, enfin, je ne sais pas…

– Ben…

– Tu ne lui as rien demandé ?

– Il est tellement secret ! J’attends qu’il vienne vers moi, tu vois ? Je ne demande rien, je ne veux pas le forcer…

– Et tu lui as dit que toi, tu étais triste qu’il parte ?

– Non. J’ai dit bon voyage.

– Ah… Et depuis ?

– Rien. Pas un mail, pas un coup de fil, pas un texto, rien.

– Et toi ? Tu lui as écrit ?

– Ben non ! J’attends qu’il se manifeste, quand même !

– Donc, tu es en train de m’expliquer que tu aimerais qu’il te parle plus, qu’il se confie, qu’il montre ce qu’il ressent, et pour l’inciter à le faire, tu ne parles pas, tu lui caches tes émotions et tu te montres froide avec lui. C’est intéressant comme démarche…

Marrant comme cette maison jusque là hyper bruyante et agitée se révèle brutalement parfaitement silencieuse et immobile. On entend juste le tic tic des haricots, et le clong clong de la grosse pendule. Je crois que j’ai gardé la bouche ouverte, je la regarde, ahurie, elle me sourit.

– Voyons, Mouchette, tu t’es gourée dans tes fiches techniques, ma petite perle, c’est pas comme ça qu’on fait, enfin, je ne crois pas… D’abord, on ne doit pas essayer de changer les gens, ou les modeler à notre manière, c’est voué à l’échec, et c’est une preuve d’intolérance. Inversement, on ne doit pas non plus se forcer à être quelqu’un d’autre pour faire plaisir, pour séduire ou que sais-je. Tu es bavarde, gaie, spontanée, sensible, pourquoi lui montres-tu une autre Mouchette qui n’existe pas ?

Je regarde les haricots bien ordonnés, les meubles encaustiqués, la cocotte en fonte qui attend sur la cuisinière. Je regarde le bout de mes doigts, la pointe de mes genoux, et je ferme les paupières sur deux larmes qui glissent sans bruit sur mes joues.

Jeannette ne dit rien de plus. Elle laisse s’installer un silence bienvenu d’environ trois poignées de haricots, puis déclare vigoureusement, comme si elle avait longuement pesé les tenants et aboutissants de toute mon histoire que tout ça, ça va s’arranger, qu’elle est sereine, qu’elle a confiance. Finalement, je n’ai jamais eu mon thé, mais j’ai déjeuné avec eux, dans le tourbillon de cette vie qui est la leur, dans cette cuisine qui voit passer tant de monde et entend tant de confidences. Et puis je suis retourné dans le festival, voir les spectacles qui me tenaient à cœur, avec certains artistes que j’avais croisés chez Jeannette et Thierry. Ensuite, à la fin de cette journée harassante, j’ai retrouvé ma merveilleuse petite coccinelle rouge flamboyante, j’ai longuement réfléchi sur le chemin du retour, j’ai pris des résolutions sur du vide, sur du rien, pour une autre fois, une autre situation similaire, si elle se présentait. J’avais l’impression d’avoir grandi. J’ai regagné mon petit appartement de femme seule. Je me sentais bizarre, à la fois totalement rassurée et infiniment triste, ragaillardie et épuisée, c’était très étrange. L’effet Jeannette.

Quand je suis arrivée chez moi, j’ai découvert dans ma boîte aux lettres une enveloppe épaisse qui venait du Chili. Je me suis forcée à rester calme, mais je n’ai pas réussi à attendre pour la décacheter, l’ascenseur a fait l’affaire pour découvrir ce qu’Alexandre voulait me dire.

Dans l’enveloppe, une carte postale, avec une vue aérienne de Concepcion, la ville où il étudie apparemment. Il a fait une petite flèche pour montrer où il est, et a ajouté ici au bic, ainsi qu’un numéro de téléphone. Au dos, il a écrit :

Viens…

Viens bientôt.

Alors, bien-sûr, je vais y aller. Mon patron me donnera bien quelques congés.

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