Et ton Zonzon, alors ?

Vous allez finir par penser que je ne vois que lui dans la classe… C’est vrai, j’écris beaucoup sur cet enfant, les anecdotes drôles ou touchantes, ses fossettes et son bedon. Bon, il prend beaucoup de place, aussi, on ne peut guère l’ignorer, et je me sers de vous comme défouloir (merci, vous êtes bien aimables). C’est à dire que contrairement aux apparences, je ne fais pas que me marrer, croyez pas, je suis inquiète pour lui aussi, et décontenancée (parfois exaspérée, faut être honnête). Le moins qu’on puisse dire c’est que Monsieur Zonzon n’est pas un individu comme les autres, son fonctionnement est loin d’être limpide, et à l’école, depuis la petite section, les maîtresses successives auront toutes terminé l’année scolaire avec plus de questions que de réponses… Il avance malgré tout, mais à un rythme et selon une stratégie qui nous échappent.

Il dit mon éclair au lieu de mon équerre.

Il dit le trait mignon au lieu du trait d’union.

Il a toujours le bout des manches et le bas des pantalons mouillés parce que c’est trop marrant de patouiller dans les flaques.

Il se roule volontiers par terre lors de bagarres « pour rigoler » avec des copains plus ou moins consentants. Ça démarre tous les jours dès le vestiaire, peut pas attendre la cour, ça presse trop…

Il est toujours le dernier à rentrer de récré et le premier à faire des conneries.

Il fait sans cesse tomber ses affaires, il joue avec des bouts de rien, il fait des bruits avec sa bouche, il se contorsionne, agite la tête en tous sens, rit comme un tout-petit, à gorge déployée sans pouvoir s’arrêter.

Il gesticule et tressaute en permanence, on dirait qu’un lutin farceur lui pique les fesses de son minuscule aiguillon toutes les huit secondes… Son casier c’est Tchernobyl, sa trousse c’est Beyrouth, son cahier c’est le Bronx…

Il a du mal à regarder les gens dans les yeux, énormément de mal, mais quand on parvient à capter son regard, on ne peut que constater à quel point celui-ci est lumineux, vif, pétillant.

L’autre jour encore, il m’expliquait, alors qu’on parlait de l’Océan Arctique en Géo, que le Titanic avait sombré là parce qu’un iceberg avait éventré le paquebot.

Il comprend toujours les subtilités des lectures, il parle volontiers en anglais, il adore les arts, il participe beaucoup à  l’oral, quelle que soit la matière, avec énergie et enthousiasme, et généralement il répond dans le mille.

A condition de parvenir à aller au bout d’une phrase, car l’enfant s’éparpille dans son propre discours, change brutalement de sujet, saute du coq à l’âne, puis de l’âne au cochon, pour revenir au coq sans prévenir. Avec ça, raccroche les wagons, toi ma poulette, démêle comme tu peux, c’est pas de la tarte, je te le dis.

Et puis, écrire est un cauchemar… Il tourne et vire, dodeline de la tête avant de démarrer le tracé de la première lettre, s’arrête déjà, bâille, dodeline encore, décide d’aller boire, en profite pour chatouiller un qui est sur sa route, revient à sa table en vitesse avec l’air mi-penaud mi-rigolard quand je lui fais les yeux qui fâchent, démonte son stylo en se mettant de l’encre partout, le remonte en en mettant également sur son cahier, regarde le plafond en rêvant, et comme je fronce à nouveau les sourcils, il soupire et se remet vaguement au boulot pour abandonner aussi sec sitôt que je me tourne vers un autre élève.

C’est épuisant de le mettre au travail, de lui faire écrire même trois fois rien. Alors depuis quelques temps, je ne bataille plus, j’écris pour lui. Sous sa dictée, j’écris ses réponses, ses calculs, chaque fois que je peux me libérer du reste de la classe. Je m’assieds près de lui, sans rien dire, et j’écris exactement ce qu’il aurait écrit lui-même s’il avait su/voulu/pu s’y mettre. Je fais sa secrétaire, quoi. Je conserve un visage que j’espère impénétrable, pour ne pas influencer ses réponses, mais c’est inutile de toute façon : il ne cherche pas mon approbation, il est sûr de lui, il réfléchit à haute voix, ce qui me permet de constater qu’il met du sens sur ce qu’il fait.

– Mets un s là, et là, dit-il, pour le pluriel, et là écris ent parce que c’est ils le sujet.

ou bien lors des exercices de maths, en pointant avec son index :

– Là tu mets la retenue, on va la compter après, avec les dizaines.

Il a pigé une grande partie de ce qu’on lui a appris, mes collègues et moi. Juste il ne veut pas passer à l’écrit. Ou il ne peut pas. Alors, hein, kesskonfé ? On lui fait une dispense ?

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14 commentaires sur « Et ton Zonzon, alors ? »

  1. ( je peux recommencer maitresse, mon doigt a fourché ?) 🤗 Je disais :
    J’espère aussi que tous les Zonzons qui traversent nos vies tels des étoiles filantes se trouveront à l’aise ensuite dans leur vie.
    J’y crois car ce sont des gamins aux ressources multiples. Je m’efforce donc de les aider à en être conscient/confiant, et à ne pas les écraser du poids de l’institution scolaire.
    Vivent les Zonzons !

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    1. Quel joli témoignage… Je pense souvent à ce que deviendront mes petits rêveurs, mes « à-part », ceux qui sont toujours décalés et qu’on adore justement pour ça. J’espère tant que Zonzon trouvera la juste place de sa vie, celle dans laquelle il sera heureux ! Merci, Célestine.

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      1. beaucoup de maturité dans ce qu’il exprime. Mais il faudra aussi qu’il mesure la chance qu’il a d’avoir une équipe pédagogique au top…… et qu’un peu de bonne volonté de son côté serait la bienvenue….

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        1. Il est plein de bonne volonté, je le ressens aussi très fort, il aimerait me donner satisfaction, il est tellement heureux quand je lui dis qu’il a fait un travail de champion ! Non, vraiment il voudrait, mais ça coince dans les doigts, ça détonne dans le cerveau, ça fuse de partout, il va apprendre à canaliser tout ça, mais là, il subit…

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  2. J’aime comment tu le decris l’implication et évidemment l’affection qu’il inspire à ton gros cœur de nana géniale !!! Mais si tu veux un conseil d’educ, je peux peut être t’amener quelques trucs…
    J’apl…..
    Je t’aime…

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  3. Il me semble avoir rencontré son alter ego féminine, il y a qq années ds une classe de ce2, qd nous étions voisines.
    J’imagine qu’elle va te revenir en mémoire avec une certaine tendresse…
    J’aimerais beaucoup savoir ce qu’elle devient d’ailleurs.

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