#pasdevague

Vous avez sans doute entendu parler de cet enseignant du Val d’Oise qui a mis fin à ses jours après avoir appris qu’une plainte avait été déposée contre lui pour violence sur mineur. Une histoire horrible, qui pose l’inquiétude que nous avons toutes et tous dans le métier. On le sait bien, les journées sont longues, les enfants sont pénibles. Adorables mais pénibles. Surtout en nombre, et en nombre de plus en plus grand… Nous sommes des humains, pas des robots, personne n’est à l’abri d’un dérapage, d’une parole maladroite, d’un geste mal contrôlé, et plus fréquemment d’un malentendu qui dégénère. Ce gars-là, il n’avait pas fait grand-chose apparemment, mais ça a suffit quand même…

Il m’est arrivé de foutre un coup de pied au cul à un gamin. Je n’en suis pas fière. C’est parti tout seul, je n’aurais jamais dû. Dix ans après j’en ai encore des remords. Je m’en étais expliquée dès le lendemain auprès du papa, il m’avait répondu en rigolant que Paul ne s’en était pas vanté, que sans doute la réponse à la connerie faite était juste. Il avait ajouté, je me souviens : « Hey, maîtresse : ne vous faites pas de souci, hein, je connais mon gamin, et vous avez notre entière confiance. »

Je me souviens aussi d’une anecdote plus ancienne, dans la petite école rurale où j’ai enseigné pendant cinq ans au début des années 2000. L’état avait décidé d’ajouter de l’informatique dans les programmes scolaires. Bien-sûr, les écoles avaient dû s’équiper tant bien que mal et nous n’avions reçu aucune formation. Mais on avait joué le jeu comme d’habitude, et on avait fait au mieux. Nous avions récupéré des machines déstockées par une entreprise des environs, grâce à une maman d’élève qui y travaillait. On avait galéré pour installer le système d’exploitation, puisque les bécanes étaient livrées vides. Un papa d’élève compétent s’y était collé. Une fois la petite salle informatique enfin en place, le maître des grands l’utilise le plus régulièrement possible. Ce jour-là, l’objectif de la séance était de trouver une image sur internet pour en faire un fond d’écran. Deux gamines ont tapé : « photo de petite chatte ». Vous avez déjà compris. Le contrôle parental (qu’on avait pris soin de faire installer par le responsable informatique de l’inspection !) n’a pas bloqué les sites qui sont apparus. Le maître a tout éteint en catastrophe. Il a appelé l’inspection dans la foulée pour signaler que le contrôle parental avait laissé passer ça, il voulait que ça n’arrive pas ailleurs.

Réponse de l’inspection : « Ah oui, ce sont des pop-up, mais pour que ça apparaisse, il faut nécessairement que quelqu’un ai déjà consultés ces sites sur ce poste… » Bien-sûr, cette accusation a vite été contredite, mais pendant quelques jours, mon collègue a vraiment eu la trouille.

Il était accusé de reluquer des sites porno dans sa classe. C’est pas rien. Nous, on se marrait, on se moquait un peu de lui, on essayait de dédramatiser, de le rassurer en lui rappelant sa très belle réputation, ses années de service sans tâche, mais lui qui était toujours si pondéré, si mesuré, ne rigolait pas du tout. Je me souviens de sa réponse, elle m’avait fait froid dans le dos : « Oui, oui, d’abord on t’accuse de regarder des sites pornos, et puis, de là, puisque tu es un maniaque sexuel, on te taxe d’avoir la main baladeuse avec les élèves… les gens bavardent, ils adorent les rumeurs, de là on ajoute qu’il n’y a pas de fumée sans feu et puis ça y est c’est fait, le doute est là, ça te poursuit tout le temps, tu es cuit ! Il y en a qui se suicident avec des histoires comme ça ! »

Bon, l’histoire s’est tassée, mais elle m’a marquée, quand même. J’ai découvert à quel point notre hiérarchie était prompte à nous accuser, réticente à nous défendre… Et en même temps, on le sait aussi, il y a des enseignants bien fatigués, qu’il serait préférable d’éloigner des élèves, et qui pourtant sont protégés de manière incompréhensible, maintenus coûte que coûte en poste. Là aussi, on nous demande de ne rien dire, de courber l’échine, de fermer les yeux.

Ah, sinon : mon devoir de réserve (désormais intégré à la loi « Ecole de la Confiance ») m’interdit de critiquer mon ministère sur les réseaux sociaux. Donc on est bien d’accord, hein, surtout vous dites à personne que je vous ai raconté ça. Merci vous êtes mignons (et pour faire diversion, je vous mets une photo de petit chat, ni vu ni connu). Cheers !

P1070973

9 commentaires sur « #pasdevague »

  1. je n’ai rien lu !! Et pourtant, c’est tellement vrai. Quand on s’étonne parfois du manque d’implication de certains enseignants, des parapluies qu’ils ouvrent à la moindre occasion, peut-être faudrait-il se demander pourquoi on en est arrivé là… et se dire qu’ils / elles n’ont pas la tâche facile. Courage et Bravo

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  2. vertige et dégâts de la culpabilité ou l’absence de vergogne,
    est-ce qu’un monde sans baffe (ni branlette) existe..

    mon épouse est pessimiste (une autre et longue histoire)
    Miaoow

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  3. Oui , les grands édifices font des chambres d’écho infernales.
    Quand je fréquentais l’école comme parent d’élève, une instit’ récemment à la retraite me racontait que lors de ses débuts dans la fin les années 60 , elle avait le bac, 18 ans et était projetée dans une classe unique de maternelle : parfois 50 marmots le matin , on ne pouvait pas savoir à l’avance, un peu moins l’après-midi, sans ATSEM et tous les enfants n’avaient pas acquis la propreté, ni ne vivaient dans une hygiène irréprochable.
    Youhouuu. Elle avait survécu, mais il valait mieux pas lui monter sur les pieds.
    je pense qu’il ne faudrait pas se torturer excessivement.

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