Le 8 mai, moi, je vais marcher dans les bois.

Je n’y étais pas. Je n’y tiens pas. Je n’adhère pas.

Je sais que mon opinion est très loin d’être partagée, mais voilà, chaque année je plisse le nez devant la très grande hypocrisie de ces commémorations. Ceux-là même qui crient « plus jamais ça » vendent des armes au Yémen et ont le culot pour s’en défendre de dire qu’aucune preuve n’existe concernant leur utilisation dans le conflit. Incroyable… Alors oui, j’ai un peu de mal à chanter en cadence l’hymne qu’on nous réclame justement ce jour-là, qui pue la mort, la haine et la vengeance.

Pourtant, je la fais quand même apprendre à mes élèves, la Marseillaise, malgré tout elle est le symbole de la République à laquelle je tiens tant, et puis de toute façon, ils en ont aussi besoin pour hurler dans les stades. Tu l’entends bien, là, mon rire jaune ? On leur apprend aussi l’Hymne Européen, ça nous tient à cœur, et la maîtresse (celle du CM2) qui se farcit ce supplément de service bénévole deux fois par an pour faire grouper les petits et lancer la chorale devant le Monument aux Morts y tient beaucoup aussi. Et puis, surtout, elle fait un véritable « devoir de mémoire » avec ses élèves, chaque année, en bossant intelligemment en Histoire sur le thème. Elle travaille pour la paix, elle, réellement, avec conviction et honnêteté. Elle ne pose pas une gerbe hors de prix devant les photographes en prenant un air contrit pour filer dès la fin de la fête signer un contrat de vente de lance-roquettes.

En réalité, le titre de ce billet est totalement mensonger : le 8 mai, à l’heure de la gerbe (!), j’étais avec ma collègue de REP+, avec laquelle je travaille depuis le début de l’année. Depuis deux ans, nous organisons des projets communs entre les deux écoles pour créer du lien entre ces enfants de quartier et nos petits de la périphérie semi-rurale. Ils vont fréquenter le même collège plus tard, les craintes des parents, de part et d’autre, sont grandes et nous assistons à une fuite vers le privé. Nous avons imaginé ce projet de long terme pour que les gosses se connaissent, pour casser les clichés, anéantir les peurs irraisonnées. Donc, depuis le CP, ils se rencontrent régulièrement, ils vont voir les mêmes spectacles et se disent par courrier ce qu’ils en ont pensé, écrivent des petits romans ensemble, se retrouvent sur des rencontres sportives, participent ensemble à des chorales, des sorties, des visites de musées. Bref, on crée du lien, ce n’est pas toujours simple, ça demande des efforts, de l’organisation, de l’imagination. Mais l’idée est belle, je trouve…

Ce projet a été présenté à notre inspecteur, à nos conseillers pédagogiques. Lui a validé le truc sans même le lire, j’imagine, trop occupé à fliquer les resquilleurs qui refusent de faire passer les évaluations nationales. Notre hiérarchie s’en cogne, nous n’avons aucun retour, sinon une remarque officieuse nous rétorquant : « Ah ah, très mignon, mais ça sert à rien vous perdez votre temps. » Créer du lien pour éviter les violences futures ? Éduquer à la tolérance, au respect ? Peuh… Non non, ce qu’on vous demande, c’est d’évaluer. Et de venir chanter la Marseillaise en ânonnant, la main sur le cœur : Mort pour la France.

 

10 commentaires sur « Le 8 mai, moi, je vais marcher dans les bois. »

  1. Salut. D’abord merci de l’authenticité de votre témoignage, et je vais faire court.
    Il ne me semble pas qu’on puisse bosser intelligemment dans le cadre de l’éducation nationale et surtout pas sur le thème de la guerre de 14-18. C’est antinomique.

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    1. Tout dépend de ce qu’on entend par « intelligemment », bien-sûr, mais oui, je pense qu’elle s’y prend avec finesse, sensibilité et rigueur. Elle aborde la deuxième guerre mondiale par le biais de l’album « Otto » de Tomi Ungerer, et leur a diffusé cette année un petit documentaire où l’auteur parle de ces années-là, alors qu’il était écolier en Alsace. Je vous ai retrouvé le lien, si ça vous intéresse. Je trouve intelligent, oui, de leur montrer ça, d’en parler avec eux en empruntant des chemins détournés qui leur parlent vraiment (la vie d’un enfant de leur âge en 1940)
      Ma collègue de REP+ me disait mercredi qu’elle a vu pendant sa formation initiale, dans une classe de CM, un projet pédagogique autour de la première guerre mondiale où les élèves partaient des noms inscrits sur le monument aux morts de leur village, et, grâce à un site d’archives conçu pour ça, retracent le parcours singulier de ces hommes là : où chacun est-il mort, quelle bataille, pourquoi là, que s’était-il passé pour lui avant, ses différents déplacements sur le front etc. Une véritable enquête, un vrai travail d’historien…

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      1. En tout cas c’est sensible, et le travail d’archive est important.
        Montrer cela serait « intelligent » parce que plus que nos morts, ce sont nos victimes qui disent qui nous sommes.

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      2. Excellent ! ce doc, (j’en connais bcp avec Tomi, aussi à sa disparition en début d’année, mais pas celui-ci; et bien sûr ce-quoi il entoure, englobe ou appréhende) merci,

        Aimé par 2 personnes

      3. En fait il a été interdit de diffusion pendant des années. Le documentaire sur l’histoire du film et de son auteur est encore plus édifiant. Je trouve.
        merci à vous de l’attention

        Aimé par 1 personne

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