Une journée au bord de l’eau, une nouvelle de Camille Lysière

L’autre jour, j’ai reçu un mail du Prix Gaston Welter, de la ville de Talange. Je ne me rappelais pas avoir participé à un concours de nouvelles, j’étais là, tranquille, je demandais rien à personne, et paf, ils viennent me signaler par un mail fort sympathique au demeurant que j’ai perdu leur concours. Celui de 2019 dont les résultats devaient paraître en février 2020 (c’est le moment où Wuhan est devenu une ville mondialement connue, comme chacun sait). Enfin, perdu, pas tout à fait, je suis comme d’habitude dans les finalistes, et je suis même la première des finalistes si j’ai bien compris (Nicolas Delabrousse : tu vois, c’est l’histoire de ma vie, ça…) Du coup, j’ai été déçue à posteriori, ce qui est quand même un comble.

Bon, comme je suis pas bêcheuse, je vous offre la nouvelle en question, pour ceux qui auraient envie de la lire. Et je vous mets le lien vers le site du Prix Gaston Welter où vous pourrez lire les nouvelles gagnantes : http://prix-gaston-welter.com

Une journée au bord de l’eau

-Dites, les grumeaux, est-ce qu’ici ça vous paraît bien ?  

Claire jette un coup d’œil dans son rétroviseur, guettant la réaction des gosses sanglés à l’arrière de la voiture familiale. Eliott, le plus petit, pas encore deux ans, poursuit son activité de succion frénétique sans réagir à la question maternelle, mais Rose, sa grande de cinq ans, tire son cou vers l’endroit désigné en faisant voler ses boucles brunes.

-Génial ! répond-elle, je pourrai toucher l’eau un peu ?

Claire observe devant elle l’étang vert tendre dont le soleil dore la surface en faisant crépiter des jets de lumière. Elle se tourne vers sa fille, un voile ternit son regard, créant une curieuse contradiction avec l’éclatant sourire qui apparaît sur ses lèvres pâles.

-Tu toucheras l’eau, ma puce, c’est promis.

Son regard furète ensuite autour du petit étang. Il y a là quelques tables de pique-nique et une imposante structure de jeux pour enfants posée sur une parcelle sableuse censée amortir les chutes. Sur le bord de l’eau, un large ponton de bois permet aux pêcheurs de planter l’hameçon à bonne profondeur. Aujourd’hui, malgré le beau temps et la température clémente, il n’y a pas l’ombre d’un promeneur.

-Oui c’est parfait ici, dit-elle, nous serons vraiment tranquilles.

Elle gare alors la lourde Volvo sur le parking qui surplombe l’endroit. Comprenant que le trajet est terminé, Eliott cesse de téter son pouce et se tortille pour sortir de son siège. Rose attend sagement que maman la détache. C’est la règle, c’est comme ça, on ne doit pas ouvrir seuls les ceintures de sécurité, maman y tient beaucoup. D’ailleurs, elle l’entend dire en serrant le frein à main :

-Eliott, attend bébé, c’est maman qui te détache, reste tranquille.

Elle sort du véhicule et fait le tour pour libérer ses deux enfants qui s’empressent de dévaler le sentier en pente raide et se précipitent sur l’aire de jeux. Rose inspecte les lieux et crie en direction de sa mère, penchée dans le coffre, occupée à rassembler victuailles et couverture :

– Maman, c’est bon, y’a pas de cacas de chiens !

-Ok, trésor, vous pouvez y aller alors, amusez-vous pendant que j’installe tout, répond Claire.

Ce matin, après le départ de papa, elle leur a annoncé son plan pour la journée, et Rose a battu des mains, folle de joie. Un pique-nique ! Une sortie toute la journée ! Une baignade peut-être ! Elle a posé mille questions : pouvait-elle emporter quelques petits personnages pour jouer dans l’herbe ? Est-ce qu’on aurait des chips ? Des bonbons ? Est-ce qu’elle pouvait mettre son déguisement de Reine des Neiges ? Est-ce qu’on ferait la sieste ? Est-ce que papa les rejoindrait ?

Claire a répondu oui pour tout, sauf pour papa évidemment. La sieste, on la fera sur la grosse couverture, tous les trois serrés, en pleine nature. Chips et bonbons, ça va sans dire. Claire a même ajouté en levant l’index vers le ciel : « Toutes les saloperies que vous voudrez, ma chérie, et pour moi du saumon fumé et du vin blanc ! »

Rose a sauté de joie : maman était de bonne humeur, et maman voulait se faire plaisir, la journée allait être inoubliable. Eliott souriait sans bien comprendre la raison de tant d’allégresse, mais si Rose était contente, c’est qu’il fallait l’être aussi. Il a répété pique-nique plusieurs fois, ravi d’avoir un mot rigolo à ajouter à son lexique encore un peu clairsemé.

Le trajet a été long, mais Rose s’est retenue de demander si on allait bientôt arriver. Claire sentait son regard sur sa nuque pendant qu’elle conduisait. Elle aurait préféré que sa fille s’endorme, elle aurait préféré ne pas être encore obligée de lui dissimuler sa tension nerveuse, son angoisse, ses colères, et ses doutes terrifiants…  Pour se donner une contenance, elle tapotait le volant au rythme de la musique, et jetait à Rose dans le rétroviseur des petits regards joyeux, complices que l’enfant cueillait avec un plaisir évident.

Elle joue la nonchalance, elle mime chaque jour la légèreté pour ses enfants, quand tout dans son esprit n’est que douleur et révolte. La vie n’est pas celle qu’elle avait imaginée. Au début pourtant, Mickaël avait été un compagnon merveilleux. Elle se sentait sublimée par ce mari attentionné et intelligent, qui la poussait à s’épanouir, à se découvrir, à sortir de sa coquille, elle qui était si timide, si empotée… Elle trouvait dans le regard de son époux l’approbation dont elle avait besoin, une sorte de confiance paisible en même temps qu’une attente permanente et silencieuse. Cet homme-là croyait en elle et savait le lui dire. Ses mots la transportaient, elle se sentait puissante, belle, valeureuse. Enfin elle sortait de cette éternelle mésestime qui la minait depuis toujours.

Et puis, progressivement, Mickaël a changé. L’être charmant, positif, un brin moqueur, s’est transformé lentement en un tyran domestique hautain et méprisant. Il y a eu d’abord les remarques négatives et répétées, puis les reproches de plus en plus acerbes, les petites humiliations en public, toujours sur le ton de l’humour, et en privé une surveillance de chaque instant, une vérification pointilleuse et quotidienne des tâches domestiques qu’elle assume seule depuis qu’il l’a convaincue de suspendre sa vie professionnelle pour veiller sur la petite enfance de Rose et Eliott.

Les anciens démons de Claire sont revenus au galop, cette sensation de ne pas être à la hauteur, cette dépréciation maladive contre laquelle elle lutte depuis l’enfance. Elle ne doute jamais du bienfondé des colères de Mickaël. Toujours elle s’empresse de corriger son attitude, de rectifier ses manières, de travestir sa nature réelle pour satisfaire son mari.

Elle a commencé à guetter les mouvements de ses sourcils, les frémissements de ses lèvres, l’éclat caractéristique de ses pupilles lorsqu’il balayait du regard leur intérieur en rentrant du travail. Elle a commencé à le craindre. Elle a commencé à trembler lorsqu’elle entendait le bruit de sa voiture devant la maison.   

Claire installe le pique-nique pendant que les enfants jouent. Une nappe en tissu, des verres à pied, la vaisselle des grandes occasions : elle a décidé de ne rien s’interdire. Ce jour est un grand jour, un jour de fête en quelques sortes, la fin du calvaire, la fin du désespoir, la fin de la honte. Elle appelle ses enfants pour qu’ils viennent déjeuner.

Rose regarde sa maman, la table mise comme pour Noël, toutes ces friandises qu’elle a achetées sans discuter… Il se passe quelque chose de pas normal. Maman est décidément bizarre. Mais comme elle est bizarre joyeuse, Rose se dit juste que cette journée est vraiment formidable.

Après le pique-nique, Claire s’allonge avec ses enfants sur la couverture pour la sieste. Ils se serrent contre elle, elle respire leurs cheveux, écoute leur souffle paisible, caresse leur peau tendre.

Il n’y a jamais de cris dans la maison de Claire et Mickaël, jamais d’insultes, jamais de portes claquées, de vaisselle cassée. Lorsqu’il est mécontent, il pince le menton de son épouse, et il chuchote, glacial : « Tu ne remplis pas le contrat. »  Elle fait tout son possible pourtant, mais ses efforts sont vains, jamais elle ne parvient à faire, à être ce qu’il attend. Elle se sent dévastée. Elle se sent écrasée. Il la regarde avec mépris, avec pitié. Exaspéré, il se détourne, il la dévisage lorsqu’elle lui adresse la parole, il lui rappelle d’un simple froncement de sourcils combien elle est pathétique, misérable. Elle baisse le front, elle cache ses larmes, il ne supporte pas les larmes, ni les discussions vaines.

Par deux fois elle a craqué. Sévèrement. Deux séjours cauchemardesques dans un hôpital lugubre où les souffrances mentales sont rassemblées dans un même pavillon. Elle a lutté, pour Rose et Eliott. Retrouver sa joie de vivre dans un tel endroit n’est pas chose aisée. Mais son amour de mère a été le plus fort.

Hier, Claire a trouvé le courage de dire à Mickaël qu’elle ne se sentait décidément pas capable de remplir « le contrat ».

– Tu veux le divorce, a-t-il répondu, à ta guise ! Mais avec tes antécédents psychiatriques, ma pauvre chérie, n’espère même pas avoir un simple droit de visite pour les enfants.

Elle a ruminé cette réponse toute la nuit, et au matin, elle avait pris sa décision. Elle ne vivra plus avec lui, elle ne vivra pas sans ses enfants. D’un coup elle s’est sentie forte, maîtresse de sa destinée. Elle a même réussi à lui souhaiter une bonne journée, et à l’embrasser. Il a dit : « Je vois que tu es redevenue raisonnable, c’est bien. » Elle a souri et acquiescé.

L’après-midi touche à sa fin, le soleil amorce sa descente, les petits commencent à être fatigués. Il est temps. Claire les installe dans la Volvo, bien attachés, et prend place derrière le volant. Rose converse en sourdine avec sa petite poupée, Eliott suce frénétiquement son pouce en fermant déjà à demi les yeux.

La jeune femme regarde un instant l’étang devant elle, le joli ponton, l’eau turquoise, laiteuse. Elle démarre le moteur, desserre le frein à main, et appuie sur l’accélérateur. Une embardée violente propulse la voiture en avant, le véhicule dévale la pente abrupte, franchit en un clin d’œil le ponton et plonge majestueusement dans l’eau. Rose hurle en appelant sa mère, Eliott regarde avec effroi l’eau ruisseler dans l’habitacle à une vitesse stupéfiante. Claire se détache rapidement et s’extirpe de derrière son volant. Elle se précipite vers ses enfants, mais au lieu de détacher les ceintures, de les libérer, de les sauver, elle leur prend les mains et les tient bien serrées dans les siennes, les empêchant de se débattre. Son regard est calme, lumineux, rempli d’amour et dénué de doutes. L’eau s’engouffre, la voiture s’enfonce, Eliott ouvre de grands yeux paniqués et Rose hurle en se tortillant pour se dégager de son siège et des mains de sa mère.

D’une voix paisible, Claire répète en boucle ce qu’ils ne peuvent pas entendre dans le tumulte de l’eau et les hurlements de Rose, des mots d’amour, des mots de douceur, des mots qui promettent, qui rassurent.

Eliott a été le premier à lâcher prise. Rose a lutté longtemps. Claire leur a parlé jusqu’au bout. La Volvo a été repêchée le lendemain. Les journaux ont évoqué le passé psychiatrique de la mère, l’immense douleur du père. Un drame pareil… Comment surmonter ? Tous ont espéré pour lui un nouveau départ, et c’est bien ce qu’il a fait : une nouvelle femme, des enfants tout neufs, un nouveau contrat à honorer. Désormais il jouera de cette blessure inouïe pour se donner un prétexte à tyranniser. Mais ça, personne ne le sait.

8 commentaires sur « Une journée au bord de l’eau, une nouvelle de Camille Lysière »

  1. Bravo Moumoune !
    Très belle nouvelle !! Du grand Camille qui nous fait frémir…. Tu as ce talent , cet énorme talent, de nous prendre aux tripes, de créer le malaise où on se dit :Non,non… »
    Très belle écriture avec une très belle description de cette terrible souffrance et cette manipulation si cruelle et insidieuse …
    A demain championne

    Envoyé de mon iPhone

    Aimé par 1 personne

      1. au moins, tu envoies encore des nouvelles se bagarrer, je ne trouve plus le jus pour seulement dénicher les concours tentables… et c’est vrai que les jurys de concours de nouvelles font vraiment un sale boulot ! un ou une heureuse pour une brouette de talents qui pleureront…

        Aimé par 1 personne

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