Rallumeurs d’étoile

L’enfant est arrivé en France mais on ne sait pas trop quand. C’est difficile de savoir parce que la famille ne parle pas français. Ils arrivent du Brésil, paraît que leur portugais diffère pas mal de celui de nos voisins européens. L’enfant a appris sommairement le français, malgré une année complète dans notre école. Il faut dire qu’avec ce p** de masque, c’était compliqué d’apprendre. Il n’est pas entré dans la lecture du tout, trop de soucis, de peurs, de préoccupations sans doute, trop de tracas encombrent sa tête pour pouvoir faire de la place à cette mécanique étrange qu’on lui demande d’ingérer, à base de signes qui se ressemblent tous et qui ne ressemblent à rien. Il s’embrouille dans tous ces sons dont certains n’existent pas dans sa langue. Il roule les r, dit b pour v, ou pour u, n’utilise pratiquement aucun pronom personnel et encore moins la conjugaison si complexe du français. Mes consignes sont certainement peu compréhensibles pour lui, malgré mes gesticulations, mon débit ralenti exprès : il décroche, qui peut le lui reprocher ? Parfois il fait semblant de ne pas comprendre, c’est plus économique, il regarde ailleurs et dessine des pokémons, les découpe avec soin, les stocke dans sa trousse. Il s’occupe, comment lui en vouloir ? Il galère pour tout, même pour former cette écriture cursive qui nous paraît couler de source à nous, français, mais qui n’est pratiquement pas utilisée dans le reste du monde. Les anglo-saxons écrivent en script, on le voit toujours dans les films américains, anglais, mais nous, on se prend la tête à monter le l jusqu’à la troisième interligne, le t un peu plus bas, caler le point du i, et patati et patata. Une rigueur qui a son intérêt, mais un obstacle de plus pour ce petit gosse…

Il n’est pas trop motivé, on peut le comprendre. Il se décourage vite, tu m’étonnes… Mais c’est un enfant. Juste un enfant. Ce matin-là je m’installe avec lui et je lui fais lire une ligne de syllabes, ra ri ry ra ir ar ri ar… C’est con mais les gammes, c’est toujours la base de la belle musique. Au bout de la ligne, il y a une place pour coller la gommette étoile : elle sera d’or s’il n’a fait aucune erreur, d’argent s’il s’est trompé un peu, colorée de la couleur de son choix s’il n’a pas tout à fait réussi cette fois-ci. Aujourd’hui elle est en or, l’étoile, même si bon, j’ai tellement accompagné avec les gestes Borel-Maisonny, guidé par mes mimiques et mes encouragements que c’est plutôt moi qui la mérite, l’étoile… Je pratique pour cette première fois un renforcement positif de ouf. Le soir, au moment de partir rejoindre sa mère qui l’attend au portail, il me dit en souriant et en roulant fort les r :

« Moi jé souis beaucoup des efforts, maîtresse, pourquoi je veux la étoile d’or. »

Un enfant. Juste un enfant.

3 commentaires sur « Rallumeurs d’étoile »

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