Ma pierre à l’édifice

Celles qui ont été violées, celles qui portent un enfant déjà mort ou qui n’est pas viable, celles qui sont si jeunes que le bébé en venant au monde abîmerait à jamais leur corps pas encore prêt pour la maternité, celles qui n’arrivent que péniblement à nourrir ceux qui s’accrochent déjà à leur jupe, celles dont l’enfant est aussi le petit frère ou le cousin germain, et aussi celles, tout simplement, qui ne veulent pas, pour les raisons qui leur sont propres et qui n’ont pas à être jugées.

La décision stupéfiante de révoquer le droit à l’avortement a donc été prise par-delà l’Océan Atlantique. Presque en même temps, les américains décidaient de conforter le droit au port d’armes, et tout ça juste après avoir fini d’enterrer les enfants tués dans leur école d’Uvalde, Texas.
Simone Veil, Gisèle Halimi et Marie-Claire Chevalier n’auront pas l’occasion de s’indigner, la dernière a rejoint les deux premières en janvier dernier, mais je pense à elles, à leur combat, à leurs douleurs, à la joie qu’elles ont dû ressentir quand elles ont gagné, probablement aussi puissant que l’inquiétude que je ressens actuellement.

Je ne suis pas une militante active, en tout cas pas de la trempe de ces héroïnes-là et de toutes les courageuses qui montent au front, luttent et manifestent, mais tout de même j’ai fait ma part, à ma manière, avec la seule arme que je possède : l’écriture. Pour montrer mon incompréhension, ma tristesse et ma colère, je vous offre un extrait de mon dernier roman La bête en elles, où j’évoque justement Gisèle Halimi. Dans l’histoire que j’ai écrite, la grossesse qu’on voudrait interrompre est le résultat d’un viol, mais les parents de la jeune fille refusent d’y croire. Mon roman est construit sur quatre époques, et ce passage se situe en 1973, l’année de ma naissance. Presque 50 ans…

Il faut donc régler ça en famille, sans en parler à personne. Inutile de créer le scandale si on peut l’éviter. Il y a une dame dans les faubourgs de Bourges qu’on peut consulter discrètement. Une sage-femme à la retraite, il paraît qu’elle a tout le matériel nécessaire dans une des chambres de son pavillon. Une ancienne soignante, c’est rassurant… La mère se demande combien ça coûte, et tout de suite après, elle se dit que l’avenir de leur fille n’a pas de prix.
La dame est charmante, en effet, son intérieur est coquet et parfumé. Elle commence par annoncer le tarif. Quand même, la somme est rondelette. Le salaire qu’Isabelle a gagné cet été en faisant la caissière, pourtant à peine entamé puisque les parents l’ont soigneusement mis de côté, n’y suffira pas. Elle se dit qu’elle a travaillé tout ce temps pour rien. Sa peine ne servira qu’à faire oublier son calvaire. La mère tente de négocier, mais l’autre la coupe immédiatement : « Vous savez ce que je risque, madame ? » Oui, elle le sait. Le risque c’est la prison, c’est interdit de fabriquer des anges, c’est un crime. Ensuite la sage-femme demande des détails et quand elle apprend que la grossesse est déjà avancée, elle secoue la tête :
— Je peux essayer, mais je ne promets rien. Vous vous rendez compte, mademoiselle ? Vous êtes presque au milieu de votre grossesse. À ce stade, c’est très dangereux pour vous. Réfléchissez bien…
Isabelle regarde sa mère. Elle se demande comment la dame s’y prend et pourquoi on l’appelle la tricoteuse. Les deux femmes discutent entre elles, laissant la principale intéressée tenter laborieusement de comprendre de quoi il retourne. Isabelle capte des informations terrifiantes, elle entend parler de douleurs et de sang, de beaucoup de sang. Le montant est à régler d’avance et n’est pas remboursé si l’intervention échoue. La mère se dit que cette vieille, avec ses airs de douce grand-mère, est un serpent cupide. Elle se trompe. Si elle impose des conditions aussi dures, c’est pour décourager les clientes. Elle espère toujours que les femmes qui entrent chez elle repartiront en ayant abandonné l’idée. Pourtant, parfois, elle ne demande rien, pas un sou, quand la situation lui paraît réellement désespérée. Celles qui ont déjà une ribambelle de gosses, qui n’en peuvent plus, dont les seins sont vides et les joues creusées, qui vont en crever un jour… Elle espère même les rendre stériles, les soulager définitivement de l’éventualité d’être grosses. Celles qu’on a forcées aussi. La double peine pour la mère et un avenir bien sombre pour l’enfant issu de cette ignominie. Il lui arrive, oui, d’être clémente, voire généreuse. Mais là, cette famille bourgeoise un brin prétentieuse, qui rugit sa respectabilité avec des airs hautains, ces donneurs de leçons qui l’auraient volontiers envoyée sur la chaise électrique il y a encore six mois et viennent maintenant lui demander de leur faire un prix, ça la met en rage. Qu’ils se débrouillent, et leur gamine écervelée avec.
Elle regarde la petite, prostrée sur sa chaise. Elle a l’air totalement abattue, ça lui fait de la peine quand même. Elle adoucit son discours et conseille de bien réfléchir. L’arrivée d’un bébé peut paraître catastrophique sur le moment, mais la plupart du temps les choses s’arrangent ensuite. Ce petit enfant qui leur vient, c’est juste l’innocence absolue qui s’invite à la maison. Et puis surtout, il ne faut pas négliger les risques. Des risques effroyables, la mort de la mère dans les cas extrêmes. Non, ça ne lui est jamais arrivé, mais il se peut que les filles fassent des hémorragies, elle ne veut pas suivre le cercueil d’une môme de dix-sept ans, morte parce que ses parents ne voulaient pas qu’elle donne la vie. Elle choisit bien ses mots, elle veut que la mère prenne la mesure de ses décisions et peut-être que la jeune fille réagisse. C’est évident qu’elle ne maîtrise rien, qu’elle subit, qu’on ne lui demande pas son avis.
La dame donne rendez-vous dans deux jours en recommandant de réfléchir encore, et Isabelle tressaille. Elle pensait qu’on allait lui enlever ça et qu’elle rentrerait chez elle libérée, mais rien ne se passe comme elle le souhaite, décidément.
Au retour, le père écoute les détails de la consultation. Lui aussi pensait qu’Isabelle reviendrait soulagée de ce cauchemar. Il s’attendait à la voir rentrer fatiguée, bien-sûr, elle se serait mise au lit pendant quelques jours, sa femme lui aurait préparé des bouillons, comme pour une convalescence, et on ne parlerait plus de cet enfant. Il ne comprend pas pourquoi on leur demande de réfléchir deux jours de plus. C’est tout réfléchi bon sang ! Qu’est-ce qu’elle croit, cette faiseuse d’anges, qu’on n’a pas pesé le pour et le contre pendant des heures entières avant de lui amener Isabelle ? Qu’on a pris cette décision sur un coup de tête ? C’est justement parce que la grossesse est déjà bien avancée que c’est ridicule de perdre encore deux jours.
Depuis quelques temps, on parle beaucoup de ces avortements clandestins dans les journaux. Il se rappelle cette jeune fille l’année dernière, cette gosse qui a failli se retrouver en prison pour avoir avorté après un viol. Gisèle Halimi, l’avocate, a réussi à la faire acquitter, et sur le moment, il se souvient avoir désapprouvé ce verdict qui lui paraissait ouvrir grand la porte aux assassinats de nourrissons. Oui, il pensait
assassinat, il s’en souvient très bien.
Il observe Isabelle, son ventre est encore plat. Il ne s’agit pas encore d’un nourrisson, c’est évident. Elle a l’air tellement accablé… C’est cher payé quand même, pour une bêtise de quelques minutes. Il s’approche d’elle, il pose une main hésitante sur sa nuque et contre toutes attentes, elle vient immédiatement se blottir contre lui. Son cœur bondit dans sa poitrine : « Ma pauvre petite chérie, ma petite fille… » Elle sanglote contre son torse. Il lui dit « Et toi, ma puce, qu’est-ce que tu en penses ? »

— Parce que tu lui donnes le choix ? Tu crois qu’on a le choix ? Mais bien sûr, allons-y ! Gardons-le, ce petit bâtard ! Ça fera joli sur la photo de famille, un gosse venu de nulle part !
— Je n’ai qu’une seule fille et j’ai bien envie de la voir vivre, tu saisis ?
La mère devient écarlate, elle frappe du plat de la main sur la table, Isabelle sursaute et le père se tourne vers elle, stupéfait.
— Parce que je souhaite sa mort, moi, tu penses ? Non, je veux la voir vivre, figure-toi ! Tu imagines qu’elle pourra vivre avec un mouflet sur les bras ? Tu sais ce que ça veut dire ? Tu sais comment elle va être traitée, ce qu’elle va subir ? Sa vie est foutue ! Elle ne pourra rien faire de ce qu’on a rêvé pour elle. Les études c’est fini, le mariage c’est fini, même trouver un emploi sera difficile. Fille-mère, ça veut dire traînée, fille facile, sans vertu, fille de rien, tu le sais aussi bien que moi !
Elle hurle, les yeux exorbités, les veines du cou comme prêtes à exploser. Sa colère est si violente, qu’elle en perd la voix, se met à tousser, et s’écroule sur une chaise en sanglotant tandis que son époux lui remplit un verre d’eau au robinet. En lui tendant, il lui répond d’une voix douce qui tranche avec l’accès de rage qui vient d’éclater dans leur cuisine.
— Calme-toi, dit-il.
La mère pleure en se tenant le front dans les mains, on entend un marmonnement à peine audible, ça parle d’injustice, d’espoirs déçus, d’une punition divine qu’ils ne méritent pas.
[…]
— Bon, dis le père, maintenant il faut prendre une décision.
— Je veux qu’on m’enlève ça, dit Isabelle.

En relisant ce passage de mon récit, je repense à ces personnes croisées sur des salons qui émettaient des doutes quant à la crédibilité de mon histoire. Oui, bon, disaient certains lecteurs, en 1936, je veux bien, mais aujourd’hui, on n’en est plus là quand même ! Les viols sont punis, les filles sont écoutées, les avortements sont autorisés…
J’ai bien peur que rien ne soit gagné au contraire. J’ai vraiment, vraiment peur.

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