Mon défi annuel

Bon ben voilà. J’ai mon défi de l’année. Celui qu’il sera bon de décrire ici avec humour, histoire de prendre de la distance, de ne pas sombrer toute entière dans ma perplexité.

Je vais l’appeler Sid pour vous, ce sera son nom de code. La relève de Gus et Monsieur Zonzon, un compagnon fantastique pour Zébulon qui trône encore dans ma classe cette année. On s’ennuie pas, tiens. Chaque année apporte son lot de challenges mes amis, croyez bien.

On n’est jamais pris en traître, cela dit, on les voit arriver de loin, ces petits marlous qui tournicotent en classe, qui ne savent pas se poser, qui dépensent une énergie folle en évitements et contournements, qui gesticulent et s’éparpillent. Ceux qui ne font rien tant que l’adulte n’est pas assis à côté d’eux, tapotant le cahier d’un index convaincu, maintenant péniblement la concentration à coup de : hep, allez, on y va, attention, on reprend, reste avec moi, va au bout, allez mon grand, regarde, tu y es presque, concentre-toi !

On les voit arriver de loin, oui, parce que les maîtresses d’avant se sont également arraché les cheveux, à chercher le meilleur angle, la bonne attaque, la stratégie qui fera mouche. Sid a eu des maîtresses énergiques, il a appris à lire, à compter… aux forceps.

Il réprime ses bâillements lorsque je lui ré-explique. Oui, ça agace. Surtout que je lui ré-explique systématiquement, à lui tout seul vu que ce qui est dit au groupe (aux autres, quoi) ne le concerne pas. Je le vois, pendant la séance collective, les yeux hagards, les mains qui frétillent autour des objets de la trousse, totalement ailleurs malgré mes rappels incessants : Sid ! Oh, Sid, reste avec moi ! Sid ? Allez, Sid…

Alors je répète juste pour lui, je maintiens son regard, zyeux dans les zyeux, et même là, rester attentif jusqu’au bout de ma phrase semble au-dessus de ses forces. Donc il bâille pendant que je lui parle et je contiens (péniblement) l’agacement phénoménal qui monte en moi. Éventuellement, il m’interrompt en plein milieu de ma phrase pour me parler d’un truc totalement hors sujet. Il ne le fait pas exprès, je vois bien son air penaud quand je lui coupe la parole avec froideur : « Stop, dis-je en levant la main entre lui et moi, stop, Sid : ça a un rapport avec les retenues dans la soustraction ? Non ? Alors garde ça pour toi, ça ne m’intéresse pas. » Il baisse la tête, il est désolée, ou confus, ou vexé, mais de toute façon qu’est-ce qu’il y peut si ça fuse dans son esprit, si ça pète et ça grésille, si ça étincelle en permanence. Faut gérer, cette énergie désordonnée et incontrôlable, comprenez…

Evidemment, on retrouve la combinaison habituelle : lacets non faits, casier en vrac, stylos démontés, éparpillés, fringues sans cesse perdues, règle cassée en trois bouts, crayons taillés jusqu’à la corde, feutres inutilisables, etc etc. Et puis l’inévitable Fortnite. Ou son alter ego. Putains de jeux… Putains d’écrans !

Depuis septembre, je désespère. Avec Sid, je ne trouve pas d’entrée. J’ai beau chercher, il fuit, il me glisse entre les mains, je n’ai pas d’accroche. Je le houspille trop, je m’en veux. Je le secoue sans cesse, symboliquement bien-sûr, mais quand même. Je le surveille comme le lait sur le feu. J’ai une chaise toujours à proximité de sa place, je ne le lâche pas d’une semelle.

Sid doit me trouver insupportable. Ouais, c’est sûr.

Et moi, je vais essayer de le trouver drôle. Pour le moment c’est pas gagné, mais je vous ai, si je veux continuer à vous faire rire, faut que je me fasse rire moi-même. Allez, ça va le faire.

Sid