Les petits bols de tata Ginette

Le carrelage de la cuisine ressemblait à du saucisson tranché. Rouge sombre avec des morceaux blancs comme des bouts de gras.  Mon frère et moi, ça nous faisait rigoler. Tout était propre et impeccablement rangé, ça sentait la javel, les meubles cirés, la gelée de framboises, la poudre à récurer. Dans la salle de bain qui jouxtait curieusement la cuisine, il y avait cette antique baignoire sabot, un blaireau à raser et une lame affûtée, du savon à la lavande, une bouteille d’eau de Cologne, une pierre ponce, des bijoux posés là dans une coupelle en porcelaine fine. J’explorais avec ravissement ces objets anodins surgis du passé, fascinée, inconsciente de la mémoire douce que j’étais en train de me fabriquer.

Dans cette maison, tout m’impressionnait. Les cousines de mon père, leur manière de parler, de donner leur avis, d’argumenter librement, fortement, leur façon de se disputer sur des sujets de société, cette élégance à se heurter sans cesser de s’aimer. Elles étaient indépendantes, sûres d’elles, elles grondaient autour de l’égalité des sexes et de la lutte des classes, je les trouvais belles, avec leurs cheveux au henné, leur parfum de patchouli et leurs rires qui tintaient. Du bout de la table où j’écoutais en silence, petite fille que j’étais, elles me fascinaient. Leurs hommes étaient pudiques, plus discrets, un peu en retrait, mais leur présence apaisante, leur regard fier sur leurs compagnes si pleines de verve ont construit en moi l’image du couple que je ne cesserai ensuite de rechercher.

L’oncle allait et venait en cuisine, avec son immense tablier, ses couteaux ultra aiguisés, sa gestion habile et maîtrisée du gigot d’agneau, ses herbes méconnues, ses fruits improbables, ses légumes disparus. Il pelait les pommes au millimètre, donnait à droite à gauche des quartiers de fruit dont le goût n’avait pas encore été perdu dans la surproduction et l’irrespect de ce que la nature savait donner. Dans mon souvenir, il souriait toujours, mais il parlait peu. Il avait les yeux malicieux. Des yeux de breton, très clairs, très bleus, des yeux d’horizon. Et cette manière très particulière de rouler les r qu’avaient les hommes de cette génération, celle qui avait fait la guerre, celle des résistants, des libérateurs, des héros silencieux. Je ne l’ai su que plus tard, j’étais si jeune, et pour l’heure, la seule chose que je voyais c’est qu’il cuisinait aux côtés de sa femme, en égal. Une rareté.

La tante nous accueillait, les mains sur les hanches, autoritaire et affectueuse, inquiète de notre bien-être, attentive et sévère, le sourcil déterminé et les doigts toujours occupés. Elle m’a montré comment faire mes premiers points de couture sur des chutes de tissu, tandis qu’elle reprisait des chaussettes ou raccommodait des pantalons. Pas question de jeter pour cette génération. Elle me prenait par la main pour marcher le long de la vrombissante Nationale 7, quand on se rendait au marché en tirant le cabas à roulettes. Il fallait traverser quand le bonhomme était bien vert, sans oublier de regarder à gauche et à droite quand même, parce que les gens roulent comme des fous, ou prendre le souterrain qui sentait l’urine et abritait des tags rendus inquiétants par l’écho assourdissant des voitures au-dessus de nos têtes. J’avais peur dans cet endroit, elle devait le sentir, elle me serrait la main, avançait vigoureusement, sans hésiter, repoussant par cette démarche volontaire les craintes floues qui m’assaillaient.

Un jour, bien plus tard, alors que nous passions quelques jours chez elle, avec mon compagnon et mes enfants, elle nous a offert des bols de petit déjeuner, des bols rouges à pois blancs. En nous les donnant, elle avait dit qu’ainsi, chaque matin on penserait un peu à elle.

Les bols avec le temps se sont cassés. Mais tata Ginette peut être rassurée, jamais, jamais elle ne sera oubliée.