Souriez, vous êtes filmés !

Mais qu’est-ce que c’est que ce monde ? Qu’est-ce qui nous arrive ? Où sommes-nous, que se passe-t-il, c’est quoi ce délire ?

Effarement à l’école cette semaine. Le mot n’est pas exagéré, je vous assure. Nous avons réalisé que certains de nos élèves (nous sommes à l’école primaire, je rappelle) possèdent des montres capables de filmer, et que nous, les maîtresses, avons été filmées en classe. Est-ce que ce n’est pas juste une aberration de mettre au poignet d’enfants de 10 ans des montres de ce type ? De les laisser les emmener et les utiliser à l’école, de ne pas voir où est le problème ? Je rage. Notre monde déconne, et déconne grave.

Ça les amis, c’était lundi. La semaine commençait fort. Attendez la suite…

Des infirmières sont venues à l’école dans le cadre d’une action de prévention sur le thème des écrans. Il nous paraissait important d’en parler dans nos classes tant le sujet est récurrent et les effets dévastateurs sur nos jeunes élèves. Les problèmes de concentration, d’attention, de fatigue chronique, de violences, de démotivation, d’anxiété, progressent de manière exponentielle. Les écrans ne sont sans doute pas seuls en cause, mais on ne va pas se mentir, ils sont les premiers responsables. Les infirmières ont bien fait leur boulot : séances ludiques, des images, des activités de découverte, enfin c’était cool et pas culpabilisant du tout. Les gosses, en confiance, y sont tous allés de leurs confidences, et les témoignages recueillis sont accablants…

  • Moi je regarde tout le temps des films -12, mais je n’ai même pas peur, alors c’est pas grave. (on a eu la même remarque en CM pour les -16, et même -18, avec un enfant qui a quand même fondu en larmes en le disant, tant le souvenir des images vues étaient encore difficiles à gérer…)
  • Comme je joue beaucoup, après quand je me couche, je continue à jouer dans ma tête, dans mon rêve je joue…
  • Moi je me lève hyper tôt le matin pour jouer avant que mes parents se lèvent. -Même les jours d’école ?- Ben… oui !
  • Mais… 30 min par jour maximum, ça veut dire 30 min d’affilée et ensuite si on fait une pause, on peut recommencer ? -Non, c’est 30 min en tout… pourquoi, tu joues combien de temps toi ?- Ben, avec maman, on s’est dit que je jouais trop, alors on a limité à 3h par jour.
  • Moi, j’ai dit à maman que j’en avais marre qu’elle ne me réponde pas parce qu’elle était tout le temps sur son téléphone. Elle m’a répondu qu’elle avait 40 ans et qu’elle faisait ce qu’elle voulait.
  • Est-ce que jouer avec un casque et un micro et parler avec d’autres joueurs, ça compte comme des « relations sociales » ? Le gosse a 8 ans, je lui demande s’il connaît les autres joueurs dans la vraie vie. Comme il répond par la négative, je ravale ma désapprobation, et je lui rappelle d’être prudent, de ne pas donner son adresse, ou des détails personnels de sa vie, et le gosse me répond, cash : Ah oui, mais je fais vachement gaffe parce qu’une fois, un joueur m’a dit des trucs bizarres, tu vois, des trucs sexuels. Ah… et tu l’as dit à tes parents ? Oui, oui, ils m’ont dit de faire attention.
  • Le problème sur Youtube, c’est qu’il n’y a pas les pictogrammes pour les âges, alors comment on sait si on peut regarder ou pas ? L’infirmière a évoqué le « contrôle parental », moi j’ai répondu qu’à 8 ans, il ne devrait pas circuler seul sur internet. Le gosse a répondu : « J’ai essayé de le mettre, le contrôle parental, mais j’ai pas réussi… »  

Je veux pas faire ma bêcheuse, mais… Si en fait, je vais faire ma bêcheuse moralisatrice. Bien-sûr, j’utilise les réseaux sociaux et vous aussi puisque vous me lisez, mais franchement… Franchement ! Putain, les mots me manquent, et c’est pas mon genre, mais là…

Jeudi, cerise sur le gâteau… un papa vient me voir, il est inquiet car depuis quelques temps, son fils fait des cauchemars. Il a cherché à comprendre, et le gosse a raconté qu’en classe, j’avais parlé d’une dame blanche à la sortie d’un virage qui tue des gens. Bien-sûr je n’ai jamais raconté un truc pareil. Le gosse, confronté à son mensonge, n’a pas su quoi dire, incapable de se rappeler où il a bien pu entendre une histoire aussi effrayante. Ou bien il n’a pas voulu le dire. Ces parents n’ont pas un seul instant douté de la parole de leur fils, et m’ont cueillie dès le matin pour me demander des explications. Gentiment, hein, respectueusement, mais quand même… Le harcèlement, la violence, les propos haineux, la fatigue, ça vient forcément de l’école, pas vrai ?

La semaine prochaine, je vais les accueillir, les regarder, les écouter, soigner leurs bobos et les aider à régler leurs conflits. Et puis je leur causerai de verbes à l’imparfait et de tables de multiplications, d’écriture soignée et de travail mené à son terme. On travaillera sur les accord Toltèques, et en récréation, je répéterai que « Celui qui est violent, c’est toujours celui qui a tort ». Je m’inquiéterai de ces cernes bleus sous les yeux, je poserai ma main sur l’épaule de celui-ci et de celui-là, pour l’apaiser quand sa tête bougera dans tous les sens parce que son agitation intérieure déborde. Je ramènerai l’attention toutes les 8 secondes, je forcerai la concentration et j’y mettrai une énergie de dingue… J’exigerai un rang correct, je lacerai des chaussures à des gamins de dix ans incapables de le faire tout seuls. Je continuerai, mais franchement, je fatigue, là…

Et puis aussi, je fermerai le portail à clé, puisque désormais on craint l’intrusion « d’individus malveillants »… Mais le vrai danger, le danger imminent ne porte pas de barbe et ne crie pas de slogan. Le vrai danger pour nos petits, c’est un écran bleu qui pourrit le sommeil et tue les yeux, des smileys rassurants, des pictogrammes qui déresponsabilisent, des notifications qui désocialisent. Mais bon, c’est pas trop grave parce que ce danger là, il rapporte beaucoup d’argent.

En rentrant à la maison, j’écouterai France Inter, et j’entendrai dire que l’école ne remplit plus son rôle, n’apprend plus les bases aux élèves. Monsieur Blanquer expliquera que nous pouvons tout à fait faire aussi bien avec plus de gosses dans ma classe. Et puis aussi, il m’incitera à intégrer l’usage des tablettes dans ma pédagogie. L’important, hein, c’est de faire tourner l’économie.

Bon, alors ? On réagit, bordel de Dieux ?

Enfant-ecran