Challenge numéro deux, ou quand Bébert a de la concurrence.

Grosse colère à la fin de la récréation. Les doigts crochetés devant un visage crispé par la rage, les babines retroussées, le front rougi, le menton frémissant et les épaules contractées : quand il est comme ça, il ferait facilement peur, si on ne le connaissait pas tous aussi bien.

Mon challenge numéro deux (n’y voyez aucune hiérarchie, c’est juste que j’ai parlé de Bébert en premier, mais ils se valent en termes d’énergie déployée, croyez-moi !), mon challenge numéro deux donc, ne ferait pas de mal à une mouche, et tout le monde le sait dans la cour de l’école. Sauf si la mouche c’est lui-même, et tout le monde le sait aussi dans la cour de l’école… Il nous arrive d’un pays de soleil et de misère de l’autre côté de l’Atlantique. Il a 7 ans, et il traîne derrière lui des valises déjà lourdes d’un début de vie chaotique et douloureux. On travaille à le sécuriser, sa maman le couvre d’un amour absolu, doux et souriant, fier… et inquiet. Son petit est blessé, elle le sent comme une louve et le lèche sans relâche pour le soulager. Elle a raison. Il n’y a rien d’autre à faire.

Grosse colère donc pour Petit-loup. Pourtant, Petit-loup est content, en ce moment. Très content, même. C’est qu’une princesse de la classe l’a invité à son anniversaire. Il aime beaucoup cette princesse de la classe, et elle le lui rend bien. Elle aime bien Bébert aussi, alors il est également invité. Il est très content aussi d’être invité, Bébert, mais sa joie est un peu gâchée par l’idée qu’il va falloir (encore) partager la vedette avec Petit-loup… Que voulez-vous, la concurrence s’épanouit où elle peut, les trublions de classe ne font pas exception.

Alors depuis que les cartons d’invitation ont été distribués, Bébert a engagé une très active campagne de découragement, afin d’occuper la première place lors de l’anniversaire de la princesse. Des petites remarques en loucedé pour démoraliser l’adversaire avant le match final. Bébert n’a que sept ans, lui aussi, il n’est pas machiavélique, il est observateur, c’est très différent. Il sait qu’il gratte là où ça fait le plus mal, il a compris que ses remarques l’air de rien, ses petites phrases murmurées dans l’oreille d’un Petit-loup toujours prompt à s’effondrer sur lui-même font mouche à tous les coups. Des phrases qui suggèrent qu’il n’est pas le bienvenu, qu’il va sûrement pourrir le moment tant attendu, que princesse ne voudra plus jamais le regarder vu qu’il va lui gâcher son anniversaire. Alors, d’avance, Petit-loup se punit. Se griffe les mains, se mord les lèvres, shoote dans les murs, et pleure, pleure, pleure : Jé va pas aller à l’anniverrrsairrre, jé mérrrrrite pas, jé souis oun monstrrrre, maîtrrrrresse, jé mérrrrite pas !

Les autres étaient rentrés dans la classe. On était tous les deux en tête à tête devant la porte. Et je devais trouver les mots justes pour désamorcer (une fois de plus) cette dévalorisation ravageuse, cette mésestime destructrice, cette auto-flagellation dont il est coutumier. J’y parviens parfois, pas toujours. Là, au bout d’un moment, il a essuyé ses larmes, et il m’a dit : RRRRetirrrre-toi, maîtrrrrresse. Je n’ai pas compris tout de suite, alors il a répété : Rrrrretirrrre-toi, s’il te plaît, maîtrrrrresse, rrrretirrre-toi maintenant. Il voulait rester seul le temps de ravaler ses larmes, retrouver son calme, et entrer en classe. Je me suis dit que quand on est capable de dire qu’on a besoin d’être seul un petit moment, c’est qu’on est sur la bonne voie, non ? Je m’accroche à des détails, je guette les avancées, les progrès… J’espère qu’il va aller mieux, de mieux en mieux, que la vie va le bercer et l’épargner désormais, parce que contrairement à ce qu’il clame, il le mérite, ce Petit-loup, il le mérite très fort…

L’anniversaire, c’est cet après-midi. Je suggère que les lecteurs de ce billet prennent un instant pour envoyer de bonnes ondes à Petit-loup, Bébert, et princesse pour que ce moment fort en émotion devienne un beau souvenir. Une pensée aussi aux parents de princesse qui auront besoin de toute leur énergie positive pour gérer ce petit monde. (clin d’œil complice à eux !)