Me fais pas mentir, Manu, pitié…

Quand Manu a pris la parole, ce mercredi 31 mars, on n’a pas été surpris. Tout le monde le pressentait, et ça n’a pas loupé : fermeture des écoles. Je ne vous cache pas qu’on a eu l’impression de manger pour Paris. Ce jour-là, France Inter nous avait tous préparés à cette décision en nous annonçant que 850 classes parisiennes étaient fermées, que les élèves et les enseignants tombaient comme des mouches et bien-sûr, je m’étais dit La vache, effectivement je comprends mes collègues du nord qui gueulent ! Ils attendent quoi pour fermer les écoles dans ces départements ? Mais nous… Ben nous on a eu plutôt moins d’absentéisme que les autres années, rapport au lavage des mains, aux groupes étanches et au port du masque, donc point de gastro, aucune angine, zéro otite. Et nul cas de Covid dans nos rangs. Mais on ferme quand même.

Le jeudi, j’ai annoncé la chose à mes élèves. Certains n’étaient pas au courant, d’autres se réjouissaient d’avoir une semaine de vacances en plus, untel sait déjà qu’il part chez papa plus tôt, du coup, et y reste plus longtemps et ça c’est trop youpi, unetelle me demande avec les yeux brillants si je vais refaire le padlet comme l’année dernière et si on pourra jouer à Lalilo (appli d’apprentissage de la lecture en ligne que nous avions utilisée pendant le grand confinement et dont ils se souviennent). Je réponds aussi à quelques questions inquiètes : mais ça va durer que les vacances, hein, maîtresse ? Et après on revient ? Et la fête du printemps, alors ? Je rassure, on se retrouve le 26 avril, on fera la fête du printemps après les vacances c’est promis, on chantera et on exposera nos œuvres en extérieur pour les autres classes comme prévu, mais plus tard, c’est tout. Bon ben ça va alors…

La petite, là, ne dit rien. Pas de mine catastrophée, pas de questions inquiètes, pas de sourcils contrariés au-dessus de son masque : elle a juste l’air de ne pas se sentir concernée. Le soir, je reçois un coup de fil sur mon portable. C’est sa maman, elle est désolée de m’appeler, vraiment confuse, mais elle ne comprend pas : la gosse fait une crise de nerfs, impossible de la calmer. Tout allait bien et au milieu des devoirs, d’un coup, elle s’est énervée, s’est mise à pleurer, hurler, dire des gros mots et répéter en boucle à sa mère : t’as qu’à appeler maîtresse, elle te dira elle ce qui s’est passé à l’école, t’as qu’à appeler maîtresse !

Il ne s’est rien passé. Rien de notable. Rien que je sache en tout cas. Juste cette annonce, là, de la fermeture de l’école. Est-ce que par hasard ce ne serait pas cette nouvelle qui la met dans un tel état ? Tout de suite la gosse, qui s’était un peu apaisée en voyant sa mère composer mon numéro, se remet à pleurer à gros sanglots : oui, c’est ça. J’ai dit : passez-la moi. J’entendais ses hoquets, ses reniflements au bout du fil, et ses oui… oui… oui maîtresse… au fur et à mesure que je la rassurais. J’avais envie de chialer moi aussi. J’avais envie de supplier : Manu, Jean-Mi, je suis en train de promettre à cette enfant que cette fois, ce sera juste pour 3 semaines, qu’on se retrouve le 26 tous en classe, je vous en prie, ne me faites pas mentir.

Le lendemain, elle est arrivée avec un mot pour moi, écrit de sa main : Maîtresse j’espère que tu m’appelleras, je t’aime, tu vas me manquer. Elle me l’a tendu dès le portail, avec sa maman derrière elle qui me regardait en haussant les épaules pour montrer qu’elle se sentait impuissante. Je l’ai lu et quand j’ai relevé les yeux, j’ai vu que la petite se remettait à pleurer. Je l’avoue : j’ai rompu le protocole, je l’ai prise dans mes bras, je l’ai serrée fort.

Séance peinture pour la préparation de la fête du printemps.