Le cœur froissé

Bien-sûr, l’amour… Il te claque, te perce, t’épuise, te disperse, te pince l’âme et le ventre. Bien-sûr… Quand il fuit l’amour dévaste. L’amour des vastes. Jour après jour, pour celui qui s’éloigne ou celle qui renonce, pour celui qui subit ou celle qui geint, quel que soit ton rôle, ta place dans l’aventure, le quitteur ou le quitté, et quelle que soit la justification de l’inexplicable, la logique de l’inextricable, la raison qu’on aura donnée, jamais acceptable, jamais acceptée… quel que soit le chemin, cet amour-là quand il s’en va écartèle tes sens, et il n’y a plus d’autres choix que de t’en détourner.

En t’abandonnant à la douleur et au manque, ou à la culpabilité, aux remords, l’amour te broie comme si jamais tu ne devais t’en relever. Longtemps après, le souvenir reste piquant, tu en caresses la trace, c’est délicieux, tu t’émeus de tes anciennes audaces : tu as été vivant, putain, bien vivant ! Heureux à en avoir du mal à respirer. Si vivant que tu souris en y songeant, tu célèbres ta propre mémoire dans le miroir : la vie alors était bien jolie. Elle était là, il était Lui. Vivant. Tu te souviens de tes ébats, tu en jauges à distance les éclats. Vivant.

Mille fois rabâché. Sujet éculé. Les rancœurs et les aigreurs. Les bonheurs. L’amour quand il est là. Quand il s’en va. Le lourd sujet, la belle affaire, l’inépuisable inspiration des cœurs brisés.

L’amitié n’est pas censée provoquer ces élans, ces envolées. Légère et simple, belle, l’amitié. On ne s’en méfie pas, pourquoi le faire ? Doucereux, doux heureux sentiments sans danger, sans complexité, sans mise au défi, sans preuves à donner. Elle nous semblait aller de soi, définitivement installée, le sourire et la confiance fossilisés par les très nombreuses années, les rires et les secrets, les qualités qu’on admire et les défauts qu’on se connaît, cette présence même silencieuse, ce qu’il ne nous semblait pas nécessaire de justifier, la tendresse enfin, immuable, solide comme un rocher. Quand elle nous claque dans les doigts, pourtant, on rumine les pourquoi et les comment tout aussi péniblement. D’autant plus longuement que le chagrin d’amitié se passe de confessions, de longues conversations du fond des canapés, de beuveries d’oublis et de coups de poing dans les coussins. C’est une douleur feutrée qui se parle à peine, ou en mots choisis, policés. Loin des hurlements passionnés de son hirsute cousin rouge sang, le chagrin d’amitié reste pastel et bien coiffé, habillé sobre de trop légers soupirs, de renoncements contrariés. Un geste de la main : allons, tout ceci n’est rien. On lui interdit les portes claquées, les joues empourprées. Un chagrin d’amitié se vit en sourdine, délayé jour après jour mais jamais tout à fait digéré, un truc un peu larvé, pas sain, pas tout à fait honnête. On n’avoue pas vraiment sa tristesse, son ressentiment, ses tempêtes intérieures, ses incompréhensions, ses colères rentrées. On la range dans les erreurs de ressentis, allons donc, n’importe quoi, quelle idiotie. Même pas mal. Dossier classé.

On en garde pourtant toute sa vie le cœur froissé.