Paul Auster 4321, le bouquin stupéfiant

Mille pages, il fait, le machin. Du gros pavé, ça madame. Le bouquin m’a été offert en fin d’année scolaire par les parents d’un élève (grand grand merci à eux), je l’avais vu sur la table des coups de cœur de ma libraire, ce qui était plutôt bon signe, mais je n’en savais rien de plus. Je l’ai donc attaqué sans avoir aucune idée de ce qui m’attendait. J’en sors éblouie…

Nous suivons les destins du jeune Archibald Ferguson. Je dis les destins, au pluriel, parce que c’est le parti pris de la trame narrative, et c’est bien là qu’est le tour de force de l’auteur. Un seul personnage central, mais quatre histoires que l’on suit chapitre après chapitre de la petite enfance à l’âge adulte. Le même personnage, la même situation de départ, le même tempérament, les mêmes révoltes, la même famille autour de lui, mais plusieurs chemins possibles, avec des coups du sort différents qui amènent des trajectoires différentes.

Là, évidemment, je vous ai lâché le fonctionnement du livre, alors si vous vous y attelez, vous saurez à quoi vous en tenir. Mais moi, quand je l’ai attaqué, je ne savais pas du tout ce qui m’attendait, et au deuxième, troisième, quatrième chapitre, quand Ferguson n’est plus Ferguson tout en étant toujours Ferguson, j’ai feuilleté à rebours, pour vérifier, stupéfaite, un peu perdue, carrément même, on peut le dire. Au début ça m’a un peu révoltée : non mais dis donc, Monsieur l’Écrivain, ça va pas de tout mélanger comme ça ? De changer des choses en cours de route, de troubler mes habitudes, de mettre à mal mes réflexes de lectrice ? Et puis j’ai compris les règles, et le jeu est devenu jubilatoire.

Archibald Ferguson, dit Archie, est un jeune écrivain en devenir, brillant et laborieux. C’est une constante dans les différents destins retracés. J’ai adoré les passages sur ses exercices d’écriture, ses recherches, ses batailles intérieures… ce travail acharné, cette obsession d’écrire et écrire encore, alors même que les doutes sont si têtus qu’ils en deviennent ridicules. Je me suis pas mal identifiée, bien-sûr, car aucun compliment ne parvient à contrarier cette sensation d’être illégitime dans le monde de la littérature, et surtout pas les compliments des proches, jamais objectifs, comme on sait.

C’est là que Ferguson avait laissé son roman au moment de passer ses examens de fin d’année et de rédiger ses devoirs de fin de trimestre en juin, et en reprenant son histoire dans les premières semaines de l’été, il savait déjà comment elle allait se terminer, mais si c’était pratique de le savoir, il y avait de la marge entre connaître la fin et la rédiger, et parvenir à la fin ne voulait rien dire s’il n’y arrivait pas de la bonne manière. 

La description de l’état politique et social de l’Amérique des années 50 à 70 est passionnant, d’autant que c’est une période particulièrement riche et mouvementée. Le récit est truffé d’évocations d’événements réels, vus de l’intérieur et en contexte : fascinant.

Et puis, il y a le dénouement, très beau, intelligent et culotté, et là encore, particulièrement chiadé en terme de trame narrative (t’inquiète, j’en dis pas plus). J’ai eu en fermant le livre la sensation inédite d’avoir vu l’auteur me faire une très profonde et très respectueuse révérence. J’ai failli me lever pour applaudir.

Chapeau bas, Monsieur Auster…

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