Dyslexique, mon cul !

Oui, je sais, c’est un peu violent comme entrée en matière, mais je vous connais, petits coquins, vous aimez bien quand ça secoue un peu aux entournures ! Alors voilà : l’enseignante que je suis éprouve le désir de vous parler aujourd’hui de ce truc chiant qui touche une personne sur dix, qui est considéré comme un véritable handicap, d’ailleurs admis comme tel dans nos écoles et soumis à une attention particulière. Inutile de me faire des commentaires du genre « mon fils il l’est et la maîtresse s’en balance elle fait rien pour l’aider », je ne fais pas ce billet pour critiquer les collègues, mais juste pour vous montrer modestement (je ne suis pas une spécialiste, seulement une maîtresse lambda) ce que c’est, la vraie dyslexie et aussi vous signaler ce que ce n’est pas.

  1. Il n’y a pas « de plus en plus » de dyslexiques, il y a de plus en plus de diagnostic posés, et donc de plus en plus d’enfants aidés. Rappelons qu’autrefois, ces enfants étaient considérés comme incapables et qu’on les lourdait purement et simplement de l’école.
  2. De la même manière que chaque enfant est différent, chaque dyslexique l’est aussi, ce qui marche pour l’un sera inefficace pour l’autre, même si on a quand même des incontournables (aération des textes, coloration des caractères, agrandissement, verticalisation des supports… etc, liste non exhaustive, évidemment).
  3. Ce n’est pas parce que p’tiboutchou a confondu un jour p/q/b/d, ou écrit son prénom en miroir en Grande Section qu’il est dys. De même qu’on n’est pas bègue parce qu’on a bafouillé deux fois un jour de grande nervosité, on n’est pas Alzheimer parce qu’on a oublié l’anniversaire de Tatie Odette, et on n’est pas, heu, frigide parce que l’autres jour… Bon, je m’égare.
  4. Tous les dys ne sont pas en échec scolaire, c’est souvent une alerte en Grande Section, et/ou une difficulté en CP qui motive le bilan orthophonique et donc le diagnostic. L’orthophoniste donne un petit coup de pouce sur le démarrage de la lecture, et hop, ça roule. Le truc c’est que ça ne se soigne pas, donc chaque dys doit apprendre à gérer son trouble, compenser, trouver ses techniques à lui, ses propres chemins pour contourner son problème, il doit trouver son propre fonctionnement. A l’école, on l’aide, on lui donne des pistes, mais on n’est pas dans sa tête pour savoir ce qui marche, et on n’est pas des magiciens… (quoique…)

Une personne sur dix, ça veut donc dire environ deux à trois élèves par classe, en moyenne. Moi, cette année, j’en ai donc trois, des dys. Et voilà ce que ça donne en CE2 (phrases fidèlement retranscrites, issues de trois dictées) :

Un beau jour de priton, apréin simpr bien dans la riviére, le grasson a atarpé un vilin rume. (Un beau jour de printemps, après un simple bain dans la rivière, le garçon a attrapé un vilain rhume)

Tu et lent…méensandle, nousron le tent dan porer se sacchertoi. (Tu es lent… mais ensemble, nous aurons le temps d’emporter ce sac chez toi)

Combiem d’ami invitetu a tonanvries àla fin du moia de juin pochien ? ( Combien d’amis invites-tu à ton anniversaire à la fin du mois de juin prochain ?)

Voilà ce que ça donne en CE1 (dictée flash, sur ardoise). Je précise, parce que c’est important, que le gosse qui a écrit ça, c’est le fameux Gus, dont je parlais souvent sur mon compte FB et dont je parle ici maintenant régulièrement. Un gamin d’une intelligence remarquable, inventif et gai, et pas du tout en échec scolaire.

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La phrase dictée était : Comme mes parents se posent mille questions, ils décident d’aller voir la maîtresse, c’est une femme.

Oui, je sais que les phrases de dictée sont débiles, mais bon, c’est pas le propos. 

On fait toujours ensuite une relecture avec indices, pendant laquelle les enfants s’auto-corrigent en écoutant mes indications. Au final, tout le monde a sur son ardoise la phrase exacte, et sait dire pourquoi les mots s’écrivent ou s’accordent de telle ou telle manière.

Et maintenant pourquoi, mais pourquoi donc je vous fais un billet pareil… Vous vous posez la question, hein ? (enfin, si vous êtes arrivés jusque là, si vous n’avez pas lâché la lecture depuis le titre, ce qui ne me vexerait pas, c’est toujours chiant les instit’ qui parlent de leur boulot, et ça n’en finit plus, c’est une constante, mais ça prouve juste qu’on est fascinés, passionnés, fin de la parenthèse). Donc, si vous me lisez encore à ce stade de ma bafouille, vous vous posez la question avec moi en ce moment même : keskiluipran ?

Juste : j’en ai marre d’entendre des tas de conneries sur l’école, sur les troubles de l’apprentissage, sur les précoces, les dys, les troubles du comportement, les autistes, les ceci, les cela… Ce sont des enfants, et s’il y a une seule chose importante à retenir de mon billet, c’est que chacun est particulier, unique, différent. Dys ou pas, les enfants ont tous leur propre mode de fonctionnement, leur propre affectivité, leur propre histoire, leur sourire inimitable, leurs petits chagrins, leur sale journée, leurs humeurs, leurs préférences, leur ennui, leur enthousiasme, leur énergie, leur timidité, leur humour, leurs difficultés, leurs grandes réussites. Et surtout, dys ou pas, ils ont tous soif d’apprendre.

Nous les maîtresses, on fait du mieux qu’on peut pour le leur permettre, on fait du mieux qu’on peut avec les dyslexiques, dysphasiques, dyspraxiques, dysorthographiques, dyscalculiques… (dystroy, disait une de mes collègues) et on fait ce qu’on peut, maladroitement parfois, pour qu’ils poursuivent leur route, qu’ils apprennent, qu’ils soient heureux à l’école.

On n’est pas des machines, eux non plus…