On leur doit bien ça

Dès à présent, s’occuper du souvenir qu’on leur fabrique.

Les petits, en cette période tellement, tellement étrange, vont accoler aux images qu’ils fixent dans leur mémoire l’émotion dans laquelle ils baignent. Alors oui, bien-sûr, lire, écrire, compter, continuer d’apprendre, dans ces conditions bancales et infiniment inégales… Oui… bien-sûr que c’est important. Je m’y emploie, je m’y applique, j’envoie ce qu’il faut de travail à faire. Mais bon, on le sait tous, au retour en classe, il faudra jongler avec les décalages qui se seront accentués. On fera, on a l’habitude, on gérera, évidemment.

Moi ce que je voudrais surtout, c’est qu’ils reviennent avec la banane, l’impression d’avoir vécu un truc extraordinaire, inoubliable, historique, et qu’ils en soient presque fiers.

C’est pas tellement le manque scolaire qui me fout la trouille. Ce que je crains pardessus tout, c’est que certains de mes élèves vivent ce confinement dans une marée d’angoisse et de cris, d’impatiences et d’engueulades. Et qu’ils me reviennent tristes.

Nous sommes tous en colère contre le passé, en stress face au présent, inquiets pour le futur. Nous leur devons de ne pas le montrer. Les protéger.

Coupez la télé, fermez la radio, décrochez, stop, silence.

Mentez au besoin. Rajoutez-en dans le sourire. D’un air absolument convaincu, dites-leur d’avoir confiance. Gonflez le torse. Faites semblant. Autant que vous pouvez. On leur doit bien ça.

Un bain tiède, tout doux et mousseux de bonne humeur, de force, de quiétude pour les protéger. Parce qu’ils vont grandir, que tout ça restera dans leur mémoire, durablement. Un jour, ils le raconteront à leurs propres enfants.

Faut bien bosser l’ambiance générale. C’est ça qui mettra la couleur de fond au tableau tout entier. Alors faut pas se louper, la couleur de fond, c’est capital. On leur doit bien ça.