J’ai crié sur Gus…

Une bonne grosse colère comme il m’arrive très rarement d’en faire en classe (plus souvent en privé, mes proches en témoignent !). Un truc violent qui est monté sans prévenir dans mes épaules et m’a fait virer au rouge sombre en l’espace d’une micro seconde. Le silence a été instantané dans la classe, mais pas un silence agréable et léger, non, un silence lourd, chargé, les gosses pétrifiés, pas un qui moufte, pas un qui racle sa chaise ou trifouille ses stylos, un silence glacial. Et au milieu, mon Gus et ses grands yeux bleus écarquillés, son dos bien droit, son air de ne rien comprendre à ce qui lui arrive.

Depuis quelques temps, il m’oppose un silence obstiné quand je lui pose des questions. Ou bien il répond dans sa barbe, il marmonne, « i » pour oui, « mmm » pour peut-être, hausse les épaules pour dire « je ne sais pas, maîtresse », reste silencieux devant mes demandes : un vrai mur. Je ne parviens pas à comprendre ce qui se passe et pourquoi, je ne parviens pas à faire évoluer ça, je me sens impuissante, je me sens inutile, je me sens nulle.

Et donc, j’ai crié sur Gus. « Parle-moi, j’ai dit, parle-moi, bon sang, fais des phrases, je n’en peux plus de tes i et de tes é, je veux des mots, je veux des phrases, je ne suis pas Madame Irma pour toujours tout deviner, parle-moi, c’est insupportable ! »

Il est resté silencieux et immobile, bien-sûr. Mon petit Gus qui gesticule, qui éparpille son matériel partout, qui se tient toujours de travers et ne sait pas jouer sans bousculer et secouer les autres, là, d’un coup, il est resté statufié face à ma rage cinglante et inattendue.

Je m’en veux. Terriblement. C’était inutile, contre-productif, déplacé. Le lendemain, il est venu comme les autres faire corriger sa production d’écrit à mon bureau. Comme à son habitude lorsqu’il est debout à côté de moi qui suis assise, il s’est appuyé contre mon épaule sous le prétexte de mieux voir ma correction, de mieux écouter mes remarques. C’est un enfant qui aime les contacts physiques, il donne facilement la main, tout grand de CE2 qu’il est. Il fait preuve d’une certaine immaturité, finalement, que je perçois, que je laisse faire, un besoin de câlin qui reste dans les limites de l’acceptable, de mon point du vue. Comme on était tous les deux en tête à tête, je lui ai dit que je regrettais ma colère. Je lui ai expliqué comme j’ai pu que quand on se sent impuissant, quand on ne comprend pas l’autre et qu’on se sent incompris, on est submergé par une émotion trop forte qu’on transforme en colère. Je lui ai dit qu’en réalité, je n’étais pas en colère contre lui mais contre moi-même, parce que je n’arrivais pas à l’aider autant que pendant son année de CE1. Je me suis excusée, et je lui ai demandé de m’aider. De m’aider à l’aider. Et pour ça, de me parler. Il a acquiescé, silencieusement, en restant bien calé contre mon épaule, et en tripatouillant ses doigts. Ensuite je lui ai dit que son travail était impeccable, que j’étais fière de lui. Il a souri. Silencieusement.

Parfois… Parfois les choses nous échappent, on ne contrôle plus, et c’est difficile à gérer. Mais Gus n’y est pour rien, je le sais. L’écrire pour vous m’a fait du bien.