Les enfants sont rois, Delphine de Vigan

Il y a quelques années, nous avions reçu à l’école des infirmières qui proposaient une animation « prévention santé » à propos des dangers des écrans. C’était très bien mené, les enfants avaient tous adhéré et avaient très vite confié leurs habitudes. Nous avions alors réalisé, effarées, que certains de nos élèves passaient plusieurs heures par jour à jouer, tous écrans confondus, se levant parfois la nuit, ou le matin à l’aube pour poursuivre leur partie, ce qui fait qu’ils arrivaient à l’école avec déjà deux ou trois heures de jeux vidéo pour agiter leurs neurones… L’un d’entre eux (CE1, 7 ans donc…) m’avait confié qu’il rêvait de devenir Youtubeur, qu’il avait déjà créé sa chaîne, qu’il partageait quand il jouait en ligne, qu’il avait quelques centaines de followers, et aussi qu’il avait eu des messages de mecs chelous qui lui disaient des trucs sexuels et que sa mère lui avait dit de faire attention.

Fais attention chouchou, hein ? Fais attention tout seul puisque maman est elle-même occupée à liker des conneries…

L’enfant avait toujours des cernes sombres, il s’ennuyait en classe, rien ne le motivait, je le trouvais triste, anormalement apathique. Et là, devant ces confidences innocentes, toutes pleines de ses espoirs de célébrité, je suis restée abasourdie. Je me souviens que ce petit bonhomme prononçait des mots comme « gérer ma carrière » ou « fidéliser mes abonnés ». J’avais devant moi un petit garçon qui me paraissait juste abîmé par ce monde de dingue. Je n’ai pas su comment intervenir. Mes collègues après moi ont été attentives aussi, inquiètes. Nous avons alerté les parents mais il ne s’est rien passé. Rien n’a changé parce que nous n’avons pas trouvé quel levier actionner pour l’aider. Ils ne voyaient pas, ces parents, où était le problème.

Les enfants sont rois (Delphine de Vigan, éditions Gallimard) ravive ma stupeur d’alors. Après la lecture du roman, je suis allée sur Youtube voir ces fameux Swan et Néo qui turbinent toujours… C’est vrai, dis donc, ils ont l’air de trop bien s’amuser ! Ils sont gais gais gais contents trop contents de faire ces challenges débiles, ces placements de produits à gogo. Ils arborent un air béat et nous infligent des exclamations aussi fréquentes que surjouées. J’ai tenu 14 secondes devant ça, et je suis consternée du peu que j’ai pu voir. Mais enfin qu’est-ce que c’est que ce truc ? Qu’est-ce qu’on fait à ces enfants ? Qui cautionne ça ? Qui ferme les yeux, qui y gagne quoi ? Du fric, du fric, du fric, évidemment… Mais on va aller jusqu’où pour ce putain de pognon ? À quel moment on va admettre qu’on frôle la maltraitance, et que tout ça, c’est toxique, hautement destructeur ?

Ce roman est une histoire, pas un essai social critique ou une théorie pédopsychiatrique, et je l’ai dévoré pour ce qu’il est : une belle fiction, très prenante et bien menée. Ça n’empêche, on le referme riches et troublés de la réflexion qu’il propose, c’est jamais un mal.