Leçon d’humilité

Cette année, dans ma classe, il y a une promo extraordinaire. Alors, bon, ceux qui me connaissent savent que je dis un peu ça tous les ans, mais là, quand même, ils sont particulièrement hallucinants. Je ne parle pas du niveau scolaire, hein, ça, bon, normal, on a de tout et on compose, je parle de l’ambiance de classe : gentillesse, partage, empathie, patience, collaboration, humour, sens du collectif, bref, pour une maîtresse, c’est du pain béni, ces gosses. D’ailleurs, je les connais très bien, je les avais déjà en CP il y a deux ans, j’ai changé de niveau pendant leur CE1 et hop, je les retrouve en CE2, ni vu ni connu. J’envisage de refaire le coup pour leur CM2, mais je me dis que ça va finir par se voir…

Bref. Cette année, dans ma classe il y a aussi un petit loupiot que je vais appeler, disons, Sacha. Il est en famille d’accueil depuis sa toute petite enfance, et la vie est parfois bien compliquée pour lui, mais il est là, l’équipe enseignante se démène pour lui apprendre et le faire progresser, il s’en sort plutôt pas mal, et surtout, il est parfaitement intégré dans ce groupe qui le porte et le soutient depuis la maternelle. Ils le connaissent, ils l’aident, ils l’encouragent, ils comprennent que je sois assise souvent près de lui, il a besoin, c’est un fait, pas de jaloux dans cette promo de gentils. Pas de méprise, hein, on n’est pas non plus chez les bisounours, il y a des disputes, des gros mots, des bagarres parfois, mais c’est juste et tout simplement une vie d’enfants, et celui-là est logé à la même enseigne que tout le monde, ni plus ni moins, ce qui est exactement ce qu’il lui faut.

En décembre, j’ai eu un gros coup de sang. Ils m’ont enlevé Sacha la moitié de la semaine pour le placer en internat dans une sorte de ferme pédagogique pour enfant présentant des troubles du comportement. Ce qui fait que je ne l’ai dans la classe que deux jours par semaine, et comment je fais, moi, pour lui faire garder son niveau, le faire passer en CM1, continuer à lui donner l’envie de venir à l’école, et lui montrer qu’il a sa place parmi nous, hein ? Comment ? J’étais en colère, je le suis toujours, très en colère, mais je ne peux rien, je n’ai pas demandé ça, je le subis, et ma parole de maîtresse face aux institutions est quantité négligeable. Pendant ce temps, certaines collègues attendent désespérément qu’on trouve enfin une place en centre pour un qu’elles doivent ceinturer deux fois par jour quand il pique une crise de nerf et se met lui-même (et les autres) en danger. La vie est pleine de contradiction, et l’Education Nationale en est le fleuron.

Bref encore, la veille de partir pour la première fois dans son centre, il a apporté en classe un dépliant de l’endroit en question pour montrer à ses copains où il allait passer la moitié de la semaine. Il a tout expliqué de sa toute petite voix fluette et empruntée, et ensuite, on s’est mis au travail pendant que la plaquette explicative tournait entre les élèves. J’étais assise près d’une blondinette pétillante, je corrigeais des trucs à la table d’un absent, j’aime bien faire ça, ils me sentent tout près d’eux, ils me disent souvent des choses importantes dans ces moments là. La gamine regarde longuement le dépliant, se tourne vers moi et me dit : »C’est bien pour Sacha… C’est bien cet endroit, s’occuper des animaux, tout ça, ça va lui redonner confiance en lui. »

Bam, dans la tronche, je me suis dit. Voilà, prends cette leçon ma grande, écoute le bon sens d’une petite puce de 9 ans et remballe ta colère, tu n’es pas irremplaçable, et d’autres que toi peuvent lui apporter du bon.

J’ai souri, j’ai dit tu as bien raison…

Mais bon. Ça m’énerve quand même.