Boomerang temporel

Tous ces petits bruits qui composent le monde. Anodins, insensés, essentiels, cabossés. Les morceaux de conversations croisées.

Moi, ce que j’ai compris… Pourtant je lui avais bien dit… Faut qu’on appelle ta mère… Je sais pas, j’ai l’impression que je me perds… Je te jure, papy et mamie viennent à la fête… J’adore les petits chiens, les petites bêtes…

Les paroles me heurtent au fur et à mesure de mon errance, entre pavés et murs tagués. Les images se collent à ma rétine, à la fois gravées et aussitôt oubliées. Des visages, des démarches, le galbe d’un mollet, le cliquetis d’un vélo qui me dépasse, une musique arabe, des bruits de verres aux terrasses, un enfant endormi dans une poussette qui grince.

Arrivée sur les quais, le bruit mouillé de petits pas rieurs sur le Miroir d’eau. Les skates qui circulent, la brume artificielle qu’on prend en photo, les coureurs en fluo. Je m’installe sur les marches. Le soleil chauffe ma nuque. Mon carnet. Mon stylo.

Les premiers mots, les premiers textes. Je me souviens. Autrefois je laissais faire. Je me souviens et je libère de nouveau l’écriture élémentaire. Le geste simple, la première intention, la sublime déraison qu’on s’accordait alors. Celle d’il y a longtemps. Celle du lycée, du démarrage, du début de tout. Celle qui fusait, librement, quand le sens n’était pas la raison. Seulement les sons. Seulement l’émotion. Pas d’histoires à construire particulièrement. Pas d’enchaînement contrôlé. Pas de sens à donner, gratuité. Le plaisir brut des mots alignés.

Au loin, je surprends un baiser. Les éclats de lumières sur les toits reposés. Vieille ville. Ma bonne, vieille, ville. Cette vague tension au creux de ma journée. Une solitude recherchée qui crée comme une angoisse contrôlée. Appréciée. L’ennui. Une journée bénie d’ennui. La confusion des sens dans ma vie épanouie. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Les chatons blancs des peupliers s’amassent dans les angles des trottoirs. Rue Hugla, rue Dabadie, rue de la Fusterie. Le corps à l’abandon. Le souffle court. J’ai cherché sur les pavés cette floraison de mes jeunes années. Le lâcher-prise, cette simple beauté. Ecouter. Regarder les gens, ils me fascinent. Tous différents, une multitude. Ressentir. Les paroles prononcées, les postures, un éclat de rire, ces petites choses indicibles qui fabriquent ces vies accolées, ces existences menées, ce monde emmené.

Je rentre lentement. Les odeurs. J’allais oublier. Une à une. Celles de la vie dans les boutiques d’ici, les épices d’un Orient lointain et tellement présent. Si fortement, si joliment, obstinément : là. Et du poulet rôti. Du parfum bon marché. L’urine dans les coins. Et l’odeur du bon pain.

Je ne cherche pas mais je viens trouver.

Le monde se croise ici. Et j’en suis.