Graines de citoyens

Hier après-midi, les CE2, CM1 et CM2 de mon école étaient conviés par le maire du village et son adjointe pour présenter le Conseil Municipal des Jeunes dont les élections sont prévues dans une semaine. Power Point et explications au micro à la Maison pour Tous, devant soixante à soixante-dix gosses plus ou moins captivés.
Chaque année, 4 CM1 sont élus sur le principe de la parité. Les élus de l’année dernière, maintenant en CM2, se lèvent l’un après l’autre avec des mines empruntées quand le maire les présente. Celui-ci insiste sur l’importance du collectif dans un village, les prises de décisions communes (non je ne suis pas le chef qui décide de tout), les contraintes financières (non, on fera pas un zoo, ni une piscine… mais un skate-park peut-être…).

Dès le début de la réunion, deux des CM1 qui vont se présenter se font des signes et des mimiques, se poussent du coude. Il va falloir faire campagne, dit l’adjointe, convaincre les électeurs en leur présentant votre projet. Il y a deux ans, le CMJ a fait une boîte à livres et une boîte à idées, l’année dernière ils ont dessiné eux-mêmes les futures pancartes de ralentissement pour les voitures qui seront installées un peu partout dans le village. Vous avez sûrement des idées qui vous concernent, vous les enfants, auxquelles les adultes ne pensent pas forcément. A vous de faire entendre vos envies pour qu’elles deviennent réalité.

Je regarde les loustics qui sont candidats. Pour l’heure, ils jouent à chat-bite en faisant semblant d’écouter. Peut-être ont-ils des idées, c’est possible, j’attends d’entendre la profession de foi qu’ils viendront logiquement prononcer devant ma classe dans la semaine. J’attends. Mais je subodore que les deux que je vois ricaner du coin de l’œil comptent d’abord sur une popularité installée de longue date et qui n’a rien à voir avec leurs talents de conciliateurs et encore moins avec la qualité des projets qu’ils imaginent pour leurs camarades. Ce qu’ils veulent c’est la gloire, la responsabilité que ça suppose est très secondaire.
Heureusement que les adultes ne raisonnent pas comme ça.

Pendant que ça glousse et gesticule à ma droite (le chat-bite n’est pas compatible avec l’immobilité et le silence), le maire propose aux enfants de poser des questions. Il tend le micro. Grave erreur. Les doigts se lèvent aussitôt, les questions fusent, une sur dix a un réel intérêt quand les autres sont posées pour le simple plaisir de parler dans le micro. On stoppe l’escalade.
Heureusement que les adultes n’ont pas cette manie d’abuser du micro ou de vouloir à tout prix être le mieux placé sous les projecteurs.

Au tout début de la séance, un CM1 qui est assis à mes côtés me glisse dans l’oreille qu’il ne sait pas ce qu’on fait là, est-ce qu’on va nous passer un film ? (le maire est en train d’installer le vidéo-projecteur) Evidemment, leur maîtresse les a longuement briefés en classe avant, mais lui, clairement, ces histoires d’élection, ça lui en touche une sans bouger l’autre comme dit un type de ma connaissance. J’ouvre de grands yeux faussement scandalisés : quoi, tu sais pas ce qu’on fait là ? Je demande à son voisin d’éclairer sa lanterne, mais le voisin reste coi et hausse les épaules. Le voisin suivant n’en sait pas davantage. La voisine encore après, elle, me fait un grand sourire plein de malice et les informe en trois mots. Non mais eh, les gars, maîtresse nous a tout expliqué, vous avez dormi ou quoi ? Le même élève, un peu plus tard, me soupirera de nouveau dans l’oreille qu’il s’ennuie et quand est-ce que ça finit et après c’est la récré ? J’ai fait les gros yeux, j’ai conseillé d’essayer de s’intéresser à ce qui se passe un peu, qu’il s’ennuierait moins.
Heureusement que les adultes montrent un peu plus d’intérêt pour la chose publique, sinon on serait vraiment dans la merde…

Je veux pas faire ma blasée, mais je m’autorise ici à faire un pronostic.
– Les futurs élus ne seront pas ceux qui ont vraiment réfléchi à un projet solide mais ceux qui se la pètent et qui en imposent.
– Nombre d’électeurs ne savent pas de quoi il retourne et voteront pour celui qui parle le plus fort et fait des promesses intenables (d’où le résultat supputé précédemment).
– Quelques-uns chercheront à faire les choses correctement et auront un mal fou à se faire entendre, quand ils ne renonceront pas carrément avant même d’avoir essayé.
Heureusement que le monde politique adulte est loin de ces considérations enfantines, sinon on n’aurait pas le cul sorti des ronces.

Pour clôturer la séance, le maire rappelle la belle devise de la France en montrant le buste de Marianne, puis la photo du monsieur important évoqué plus haut (ce mec érudit et responsable qui parle de ses burnes pour justifier d’une décision, pas le genre à jouer à chat-bite, donc). Il conclut sur la nécessité d’élire des représentants sérieux pour que la communauté puisse fonctionner.
Bien-sûr, nos petites graines de citoyens n’ont que 9-10 ans, ce ne sont que des enfants…
Heureusement que les adultes (et particulièrement les adultes élus) sont capables de discuter sans s’écharper, sans s’insulter, qu’ils travaillent dans un esprit constructif et mettent de côté leurs intérêts personnels au profit du collectif.
Voilà. Bon ben allez, on y croit…