Gus le terrible

Quatre semaines. Il reste quatre semaines. Dans quatre semaines, je serai à la veille de mon dernier jour de classe avec Gus. Ça va me faire drôle… Sûr… Mais là, tout de suite, ma question c’est : vais-je tenir jusque là ?

80 % de ma patience est réservée à l’usage exclusif de Gus, dont l’excitation est inversement proportionnelle à son envie de travailler. Les récréations sont donc intenses, il bouscule toutes et tous sur son passage et se trouve régulièrement à l’origine de larmes, mais toujours « sans faire exprès ».

Au retour, dans le couloir déjà, j’entends ses hurlements encore essoufflés, il surgit comme un obus, ruisselant de sueur et hilare, écumant de cette salive qu’il produit en abondance dès qu’il ne contrôle plus trop ses émotions. Ce qui provoque la réaction suivante de ma part : « Tu ressors, tu rerentres, je te veux calme, dans ton costume d’élève, merci. ». Il ouvre tout grand ses yeux bleus immenses, il tortille sa bouche comme s’il voulait me donner une explication qui ne veut pas sortir, il fait demi-tour, tête basse, la vie est trop injuste.

Et pourtant…

Pour préparer  la « danse » de notre classe pour la fête de fin d’année, je leur projette sur le tableau blanc des extraits du spectacle Rouge, la merveille hip-hop et danse contemporaine que j’avais vue l’année dernière à Tarbes. J’avais montré le teaser à mes élèves d’alors. Trois d’entre eux sont encore dans ma classe cette année, dont Gus. Dès le début, dès les premiers pas du groupe de danseurs, le petit monsieur s’exclame en postillonnant à qui mieux mieux : « Ah oui, maîtresse, c’est le truc avec le gars, là, qui tient le bouquet de fleurs pendant vachement longtemps et même il tremble à force, et en fait, c’est comme une grenade, et parce que c’est comme la peinture, là, tu sais, qu’on a vue aussi, celle de celui qui peint dans la rue, et que personne sait qui c’est !! » J’ai eu un moment de silence stupéfait. J’ai demandé : Banksy ? Il a frappé des deux mains sur la table, ravi que le nom lui revienne par mon intermédiaire, approuvant vigoureusement de la tête et d’un « voiiiiilàààà !! » très convaincu et très sonore. Autre silence, cette fois-ci immensément fier, de ma part. Mon Gus se souvient, les paupières battantes et les mains virevoltantes tant le souvenir du plaisir ressenti est vivace.

Bon alors voilà, ce gosse peut être exaspérant, c’est vrai.

Il perd en permanence ses stylos qui de toute façon sont cassés, rognés, usés, démontés, éparpillés. C’est vrai.

C’est pas tous les jours facile d’être son copain. C’est vrai.

Oui, Gus est épuisant. C’est vrai. Mais cet enthousiasme pour tout, cette énergie débordante, cette émotion à fleur de peau, tout le temps, ben… moi ça me touche. Il peut me faire disjoncter, je reconnais, mais l’instant d’après, il me fait rire et c’est passé.

Encore quatre semaines. Plus que quatre semaines. Sacré Gus…

 

Banksy